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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Julien Gracq...

28 Juin 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

 

Tu sais, ces nuits d'été qui sont plus chaudes que le jour, où on dirait que les Syrtes macèrent comme un corps dans sa sueur. Je me levais, pieds nus sur les dalles fraîches, dans ce peignoir blanc que tu aimes – elle se tourna vers moi avec une lueur de provocation dans les yeux – je t'ai trompé souvent, Aldo, c'était un rendez-vous d'amour. À cette heure-là, Maremma est comme morte ; ce n'est pas une ville qui dort, c'est une ville dont le coeur a cessé de battre, une ville saccagée – et si on regarde par la baie, la lagune est comme une croûte de sel, et on croit voir une mer de la lune. On dirait que la planète s'est refroidie pendant qu'on dormait, qu'on s'est levé au coeur d'une nuit d'au-delà des âges. On croit voir ce qui sera un jour, continua-t-elle dans une exaltation illuminée, quand il n'y aura plus de Maremma, plus d'Orsenna, plus même leurs ruines, plus rien que la lagune et le sable, et le vent du désert sous les étoiles. On dirait qu'on a traversé les siècles tout seul, et qu'on respire plus largement, plus solennellement, de ce que se sont éteintes des millions d'haleines pourries. Il n'y a jamais eu de nuits, Aldo, où tu as rêvé que la terre tournait soudain pour toi tout seul ? tournait plus vite, et que dans cette course enragée tu laissais sur place les bêtes aux poumons plus faibles ? Ce sont les bêtes qui n'aiment pas l'avenir – mais celui qui sent qu'il est en lui un coeur pour cette vitesse irrespirable, ce qui est crime et perdition à ses yeux et à son instinct, c'est ce qui l'empêche de bondir et rien d'autre. Pour penser que les hommes vivent ensemble parce qu'ils vivent côte à côte, il faut n'avoir jamais regardé à la portée de leur œil. Il y a des villes pour quelques-uns qui sont damnées, par cela seulement qu'elles semblent nées et bâties pour fermer ces lointains qui seuls leur permettraient d'y vivre. Ce sont des villes confortables ; on y voit le monde comme de nulle part, comme l'écureuil de sa roue. Je n'aime que celles où au creux des rues on sent souffler le vent du désert ; et il y a des jours, Aldo, dit Vanessa en se tournant vers moi et en me regardant d'un oeil aigu, où j'ai fait à Orsenna une querelle grave : on n'y sent que le marécage, et j'ai pensé parfois qu'elle empêchait la terre de tourner.

 

Il y a quelque chose de trouble à dévisager un portrait la nuit, à la lueur d'une bougie. On dirait qu'une figure lisible, du fond du chaos, du fond de l'ombre qui l'a dissoute, se hâte d'affluer, de se recomposer au contact de cette petite vie falote qui sépare une seconde fois la lumière des ténèbres, comme si elle appelait désespérément, comme si elle tenait une suprême fois de se faire reconnaître. Quiconque a vu une vision pareille a vu, comme on dit, au moins une fois l'ombre se peupler – la nuit prendre figure. Celui qui m'appelait là était de mon sang et de ma race, et je sentais qu'au-delà de la honte, au-delà du déshonneur que les hommes distribuent pour le bon ordre avec on ne peut moins de garanties, comme des décorations en temps de guerre, cette façon à lui qu'il avait de sourire m'appelait plus profond à un secret paisible, un secret pour lequel la conscience béate de la ville était sans verdict et sans attendus.

 

​​​​​​​Julien Gracq - Le Rivage des Syrtes

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