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Vivement l'Ecole!

Russie : comment le Kremlin a fait des écoles, depuis les petites classes jusqu’à l’université, un terrain d’endoctrinement

12 Mai 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education

Poutine ressuscite l'éducation physique à la soviétique · Global Voices en  Français

Collage de Nina Jobe

EXTRAITS

Flashmobs, vidéos, quiz : depuis le début de l’« opération spéciale » en Ukraine, l’éducation est devenue un terrain d’endoctrinement.

C’est l’un des innombrables supports pédagogiques utilisés dans les écoles russes pour expliquer aux enfants l’« opération militaire spéciale » conduite par Moscou en Ukraine. Une vidéo de près de quarante minutes au titre sans équivoque, « Les défenseurs de la paix », et dont le parti pris est clairement affiché : « Pourquoi la mission de libération de l’Ukraine est une nécessité ».

Signe de son importance, sa diffusion avait été annoncée plusieurs jours à l’avance, début mars, avec consigne donnée à tous les directeurs d’école du pays, malgré les décalages horaires, de placer leurs écoliers devant des écrans au jour dit. Aucune indication d’âge, mais celui de la présentatrice, visage angélique et rubans bleus dans les cheveux, ne dépasse guère les 12 ans.

« Nous commençons seulement notre chemin dans la vie, nous apprenons tout juste ce qui est bien et ce qui est mal », explique-t-elle aux millions d’enfants qui la regardent, avant de se tourner vers différents experts, adultes, pour recueillir leurs explications.

« Ce qui est en jeu, ce n’est pas du tout l’Ukraine », attaque le premier, le journaliste de Rossia-1 Denis Polountchoukov. S’ensuit une argumentation classique sur la faute de l’Occident dans la division des « peuples frères » que sont les Ukrainiens et les Russes. Le même, plus tard : « La seule façon de vaincre une puissance nucléaire, c’est de semer la division en son sein. » « L’homme russe ne fait que se défendre, c’est un fait historique », appuie un autre journaliste.

La vidéo passe en revue tous les sujets de discorde entre les deux pays – les « mensonges » de l’Holodomor, la famine organisée dans les années 1930 en Ukraine, la « glorification des traîtres et des collaborateurs » dans ce pays, etc. Les intervenants apprennent aussi aux enfants à se méfier des « fake », avec des exemples parfois déroutants, comme cette image de frappe aérienne sur un immeuble d’habitation de Kiev : « La trace laissée dans le ciel par le missile est blanche, ce qui est caractéristique des roquettes utilisées par les Ukrainiens », explique doctement l’expert.

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En deux mois et demi de conflit, l’éducation a été transformée par l’Etat en un champ de bataille, depuis les petites classes jusqu’à l’université. Le combat se déploie sur deux fronts prioritaires : la communication et l’enseignement. Le premier est le plus visible. Il s’agit des démonstrations de loyauté qu’exige la propagande d’Etat. Le travail s’est structuré autour du très martial symbole « Z », lettre affichée sur les blindés russes en Ukraine, devenue l’emblème du nationalisme russe belliqueux.

Dès le début du mois de mars, en même temps que leurs aînés des grandes entreprises, des administrations ou des universités, les écoliers ont été priés de sortir devant leurs écoles pour de très encadrées flashmobs (l’anglicisme s’est imposé en russe), le plus souvent pour former la lettre Z avec leurs corps. Il s’agit parfois aussi de crier sa foi dans le président Vladimir Poutine ou son amour du pays.

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« La pratique des enseignements “patriotiques” est dans la continuité de ce qui se faisait en Union soviétique, mais tout cela, et notamment les flashmobs, atteint un niveau inédit, note Olga Konkka. A partir de 2014, on a vu des enseignements théoriquement consacrés à la Shoah être utilisés pour diaboliser les Ukrainiens. La pratique d’habiller les enfants en uniforme avec des armes factices s’est répandue, alors qu’elle n’existait pas en URSS. Tout était prêt pour février 2022… »

A l’université, les dynamiques sont les mêmes, avec un soin particulier accordé à l’étouffement des mouvements de contestation, perceptible dans les premiers jours. Près de 1 500 personnes avaient, par exemple, signé une lettre « antiguerre » au MGIMO, l’école des cadres du ministère des affaires étrangères. Exclusions, menaces d’exclusion et poursuites judiciaires ont ramené le calme. La totalité des recteurs ont dû affirmer leur soutien à l’« opération spéciale ». Pour le reste, événements patriotiques et tonalité des enseignements sont comparables à ce qui se fait à l’école.

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Changement entrepris dès 2014

Au-delà de ces variations, c’est une évolution sur le long terme que prépare la Russie. Début mai, le site indépendant Mediazona (opérant en exil) a assuré que des éditeurs de manuels scolaires avaient reçu l’ordre de revoir en profondeur toutes les références à l’Ukraine et de les réduire au minimum. Il s’agit, par exemple, de privilégier l’emploi du vocable « Rus’ » pour évoquer l’Etat slave médiéval plutôt que celui plus connu de « Rus’ de Kiev ».

La consigne est d’autant plus simple à passer que la quasi-totalité du marché des manuels scolaires (secteur stratégique, mais aussi juteux) est tenue par un ami d’enfance de Vladimir Poutine, Arkadi Rotenberg. Le président s’intéresse lui aussi au sujet : en 2021, il s’était insurgé contre le fait que certains manuels n’évoquent pas la bataille de Stalingrad – affirmation qui s’était révélée fausse. Il défend aussi le projet d’un « Wikipedia russe ».

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Les trois manuels d’histoire utilisés dans le pays ont été adaptés en conséquence, et un quatrième est en passe d’être mis en circulation, supervisé par l’ancien ministre de la culture Vladimir Medinski. En ouverture de sa thèse de doctorat, défendue en 2011, ce responsable conservateur, aujourd’hui chef de la délégation négociant avec Kiev, exposait clairement sa vision de l’histoire : « La première question à laquelle doit répondre honnêtement la science historique est de savoir si tel événement particulier ou telle action particulière servent l’intérêt du pays et du peuple. Cette pensée des intérêts nationaux de la Russie constitue la norme absolue de la vérité et la fiabilité du travail historique. »

En attendant ces changements futurs, les enseignants ne sont pas laissés dans l’incertitude. Dans plusieurs régions, des sessions de formation ou des conférences sont organisées pour eux avec des universitaires. A Moscou, selon le site RBK, deux de ces ateliers réservés aux professeurs principaux ont été animés par Maria Zakharova et Margarita Simonian, respectivement porte-parole du ministère des affaires étrangères et patronne de la télévision RT, toutes deux considérées comme des dures du régime. Selon un participant, Mme Simonian aurait insisté sur le fait que « le plus important n’est pas de gagner la guerre de l’information à l’Ouest, mais de ne pas la perdre en Russie ».

Benoit Vitkine, correspondant à Moscou

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