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Vivement l'Ecole!

Pap Ndiaye ou le pacte faustien

26 Mai 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Faust dans son cabinet | Paris Musées

Comment siéger au sein du gouvernement aux côtés de ceux qui ont fait monter l’extrême droite ? Comment l’universitaire de talent, plus «cool» que «woke», évitera-t-il la liquidation libérale de l’Education nationale ?

L’extrême droite ne déçoit jamais. Jadis, Maurras, Daudet, Béraud et consorts traquaient, dans les listes des députés, la moindre consonance ashkénaze : malheur aux suffixes -blum, -berg ou -feld ! Quelques décennies plus tard, les Zemmour, Le Pen ou Ciotti font des chocs allergiques à la mélanine : ils ont suffoqué de voir Taubira nommée garde des Sceaux en 2012, ils défaillent devant Pap Ndiaye. Hier, Taubira détruisait la France avec le mariage pour tous. Aujourd’hui, Ndiaye est un cheval de Troie du «wokisme» importé des Etats-Unis, un suppôt de l’«indigénisme» et on en passe. Clameurs obsidionales (les blancs sont assiégés), apocalyptiques (la fin de la civilisation est proche) et menaçantes, bien propres à la rhétorique réactionnaire inaugurée dans les années 1790, face à la Révolution française : après le complot juif, puis judéo-maçonnique et judéo-bolchevique, voici la conjuration guyano-sénégalaise ou, mot affectionné par Blanquer, Vidal et Macron, qui accusait les universitaires d’avoir «cassé en deux la République», islamo-gauchiste. Détruire la France, vraiment ? Ne voient-ils pas que le nouveau ministre est ce que ce pays a de meilleur ? Le concert des insultes ne fait que débuter : il poursuit toujours Christiane Taubira, ou Kofi Yamgnane, ingénieur né au Togo, maire d’une ville bretonne et secrétaire d’Etat aux Affaires sociales (1991-1993). Cette violence démontre par l’exemple la justesse des thèses de ces chercheurs, dont Pap Ndiaye fait partie, qui montrent la persistance, dans l’ancienne métropole coloniale, de préjugés, clichés et peurs à l’égard des citoyens issus de l’ancien empire. Il faut du courage pour s’exposer à cette violence, pour la regarder droit dans les yeux, et pour la faire plier.

C’est sans doute la raison qui a poussé cet universitaire de grand talent à accepter des missions exposées – la direction du musée de la Porte-Dorée, puis le ministère : être un exemple et une inspiration, comme on dit aux Etats-Unis. Fin connaisseur du modèle américain d’intégration, Ndiaye revendique d’être un role model qui, par sa seule présence en responsabilité, fait comprendre à toutes les personnes de couleur que, malgré tout, quelque chose change – un peu comme une femme à Matignon, ou un noir à la Maison Blanche.

Entre violences policières et néolibéralisme darwinien

Mais comment siéger aux côtés de ceux qui ont fait sciemment et cyniquement monter l’extrême droite pour avoir une assurance réélection à vie ? Comment supporter un Darmanin qui «s’étouffe» à l’évocation des violences policières, qui n’existent pas, selon Macron ? Comment être solidaire de la politique d’un gouvernement qui veut la retraite pour les morts (25% des plus pauvres ne sont plus en vie à 65 ans) et s’obstine mordicus dans l’abolition de l’ISF ? Comment tolérer ce néolibéralisme darwinien, qui ne fait rien contre les inégalités et qui laisse la planète se consumer ?

Peut-être le souvenir de Jean Zay inspire-t-il l’historien ? Ministre de l’Education nationale du Front populaire, Zay a poursuivi sa mission après la dislocation de l’alliance de gauche, d’avril 1938 à septembre 1939. Lui aussi siégeait dans un gouvernement de droite à une époque, on le sait depuis le Récidive. 1938 de Michaël Fœssel, troublante de liens avec la nôtre. Pari risqué, tant les petits calculateurs qui tiennent le «château», l’Elysée, le seul lieu qui compte, sont cyniques : jeter un ministre de couleur en pâture à CNews comme, naguère, le mariage pour tous, c’est dresser un paratonnerre commode pour faire parler d’autre chose que de casse sociale, de destruction des services publics et «muscler» supposément sa «jambe gauche».

Mais de quelle gauche parle-t-on ? Celle des démocrates américains est souvent irréprochable dans la lutte contre les discriminations raciales et sexuelles, mais indifférente aux autres injustices : le sociétal en proue, mais le social en berne. Pap Ndiaye se dit plus cool que woke – question de génération, ajoute-t-il. Question de sociologie, surtout : Obama était cool, car il est plus facile d’avoir un regard apaisé sur le monde quand on est docteur en droit de Harvard ou, en France, normalien, agrégé et professeur des Universités. On s’accommode mieux de la destruction de l’hôpital de proximité quand on peut débourser 20 000 euros pour une prise en charge à l’Hôpital américain de Neuilly – anticipation sinistre de ce qui nous attend si on laisse faire les brutes qui laissent volontiers «ceux qui ne sont rien» accoucher dans leurs voitures, car la maternité locale a fermé.

Puisqu’il a conclu un pacte faustien avec ces brutes-là, puisse Pap Ndiaye éviter la liquidation libérale de l’Education nationale, promise par celui qui l’a nommé, revenir sur une «réforme» illisible du Capes, corriger la «réforme» du baccalauréat – si son gouvernement obtient une majorité aux élections législatives, ce qui n’est pas joué, et qui a sans doute précipité sa nomination.

Johann Chapoutot

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