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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Frantz Fanon...

24 Mai 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Litterature

Peau noire, masques blancs - Frantz Fanon - Babelio

Nous attachons une importance fondamentale au phénomène du langage. C’est pourquoi nous estimons nécessaire cette étude qui doit pouvoir nous livrer un des éléments de compréhension de la dimension pour-autrui de l’homme de couleur. Etant entendu que parler, c’est exister absolument pour l’autre.

Le Noir a deux dimensions. L’une avec son congénère, l’autre avec le Blanc. Un Noir se comporte différemment avec un Blanc et avec un autre Noir. Que cette scissiparité soit la conséquence directe de l’aventure colonialiste, nul doute… Qu’elle nourrisse sa veine principale au cœur des différentes théories qui ont voulu faire du Noir le lent acheminement du singe à l’homme, personne ne songe à le contester. Ce sont des évidences objectives, qui expriment la réalité.

Mais quand on a rendu compte de cette situation, quand on l’a comprise, on tient que la tâche est terminée… Comment ne pas réentendre alors, dégringolant les marches de l’Histoire, cette voix « Il ne s’agit plus de connaître le monde, mais de le transformer. »

Il est effroyablement question de cela dans notre vie. Parler, c’est être à même d’employer une certaine syntaxe, posséder la morphologie de telle ou telle langue, mais c’est surtout assumer une culture, supporter le poids d’une civilisation.

La situation n’étant pas à sens unique, l’exposé doit s’en ressentir. On voudra bien nous accorder certains points qui, pour inacceptables qu’ils puissent paraître au début, sauront trouver dans les faits le critère de leur exactitude.

Le problème que nous envisageons dans ce chapitre est le suivant : le Noir Antillais sera d’autant plus blanc, c’est-à-dire se rapprochera d’autant plus du véritable homme, qu’il aura fait sienne la langue française. Nous n’ignorons pas que c’est là une des attitudes de l’homme en face de l’Etre. Un homme qui possède le langage possède par contrecoup le monde exprimé et impliqué par ce langage. On voit où nous voulons en venir : il y a dans la possession du langage une extraordinaire puissance. Paul Valéry le savait, qui faisait du langage

« le dieu dans la chair égaré  »

Dans un ouvrage en préparation , nous nous proposons d’étudier ce phénomène.

Pour l’instant, nous voudrions montrer pourquoi le Noir antillais, quel qu’il soit, a toujours à se situer en face du langage. Davantage, nous élargissons le secteur de notre description, et par-delà l’Antillais nous visons tout homme colonisé.

Tout peuple colonisé — c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe d’infériorité, du fait de la mise au tombeau de l’originalité culturelle locale — se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine. Le colonisé se sera d’autant plus échappé de sa brousse qu’il aura fait siennes les valeurs culturelles de la métropole. Il sera d’autant plus blanc qu’il aura rejeté sa noirceur, sa brousse. Dans l’armée coloniale, et plus spécialement dans les régiments de tirailleurs sénégalais, les officiers indigènes sont avant tout des interprètes. Ils servent à transmettre à leurs congénères les ordres du maître, et ils jouissent eux aussi d’une certaine honorabilité.

Il y a la ville, il y a la campagne. Il y a la capitale, il y a la province. Apparemment, le problème est le même. Prenons un Lyonnais à Paris ; il vantera le calme de sa ville, la beauté enivrante des quais du Rhône, la splendeur des platanes, et tant d’autres choses que chantent les gens [35] qui n’ont rien à faire. Si vous le rencontrez à son retour de Paris, et surtout si vous ne connaissez pas la capitale, alors il ne tarira pas d’éloges : Paris-ville-lumière, la Seine, les guinguettes, connaître Paris et mourir…

Le processus se répète dans le cas du Martiniquais. D’abord dans son île : Basse-Pointe, Marigot, Gros-Morne et, en face, l’imposant Fort-de-France. Ensuite, et c’est là le point essentiel, hors de son île. Le Noir qui connaît la métropole est un demi-dieu. Je rapporte à ce sujet un fait qui a dû frapper mes compatriotes. Beaucoup d’Antillais, après un séjour plus ou moins long dans la métropole, reviennent se faire consacrer. Avec eux l’indigène, celui-qui-n’est-jamais-sorti-de-son-trou, le « bitaco », adopte la forme la plus éloquente de l’ambivalence.

Le Noir qui pendant quelque temps a vécu en France revient radicalement transformé. Pour nous exprimer génétiquement, nous dirons que son phéno-type subit une mue définitive, absolue . Dès avant son départ, on sent, à l’allure presque aérienne de sa démarche, que des forces nouvelles se sont mises en branle. Quand il rencontre un ami ou un camarade, ce n’est plus le large geste huméral qui l’annonce : discrètement, notre « futur » s’incline.

La voix, rauque d’habitude, laisse deviner un mouvement interne fait de bruissements. Car le Noir sait que là-bas, en France, il y a une idée de lui qui l’agrippera au Havre ou à Marseille : « Je suis Matiniquais, c’est la pemiè fois que je viens en Fance » ; il sait que ce que les poètes appellent « roucoulement divin » (entendez le créole) n’est qu’un moyen terme entre le petit-nègre et le français. La bourgeoisie aux Antilles n’emploie pas le créole, sauf dans ses rapports avec les domestiques. À l’école, le jeune Martiniquais apprend à mépriser le patois. On parle de créolismes. Certaines familles interdisent l’usage du créole et les mamans traitent leurs enfants de « tibandes » quand ils l’emploient.

« Ma mère voulant un fils mémorandum
si votre leçon d’histoire n’est pas sue
vous n’irez pas à la messe dimanche avec vos effets de dimanche
cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
taisez-vous vous ai-je dit qu’il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français . »

Oui il faut que je me surveille dans mon élocution, car c’est un peu à travers elle qu’on me jugera… On dira de moi, avec beaucoup de mépris : il ne sait même pas parler le français.

Dans un groupe de jeunes Antillais, celui qui s’exprime bien, qui possède la maîtrise de la langue, est excessivement craint ; il faut faire attention à lui, c’est un quasi-Blanc. En France, on dit : parler comme un livre. En Martinique : parler comme un Blanc.

Le Noir entrant en France va réagir contre le mythe du Martiniquais qui-mange-les-R. Il va s’en saisir, et véritablement entrera en conflit ouvert avec lui. Il s’appliquera non seulement à rouler les R, mais à les ourler. Epiant les moindres réactions des autres, s’écoutant parler, se méfiant de la langue, organe malheureusement paresseux, il s’enfermera dans sa chambre et lira pendant des heures — s’acharnant à se faire diction.

Dernièrement, un camarade nous racontait cette histoire. Un Martiniquais arrivant au Havre entre dans un café. Avec une parfaite assurance, il lance : « Garrrçon ! un  de biè. » Nous assistons là à une véritable intoxication. Soucieux de ne pas répondre à l’image du nègre-mangeant-les-R, il en avait fait une bonne provision, mais il n’a pas su répartir son effort.

Frantz Fanon

Peaux noirs et masques blancs, chapitre premier, Le noir et le langage (extrait)

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