Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Présidentielle: sur l’éducation, Emmanuel Macron sort la droite à idées

16 Avril 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

S'appuyer sur la coéducation pour faire face au harcèlement scolaire » |  FCPE

Autonomie des établissements, rémunération au mérite, carte scolaire redéfinie : le programme du président-candidat pour un second mandat dépeint une vision entrepreneuriale de l’Education nationale et fait craindre aux principaux syndicats une rupture d’égalité pour les élèves.

Tout à sa tentative d’attirer à lui des voix de gauche pour battre Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, en dédroitisant certaines de ses propositions, Emmanuel Macron reverra-t-il sa copie en matière d’éducation ? «On a des retours de collègues qui expriment vraiment leur rejet de ce qui a été fait sur ce quinquennat sur le champ éducatif et, du coup, leur difficulté à venir mettre un bulletin Macron. S’il infléchit son projet, ça sera sans doute plus facile pour certains de le faire», songe Frédéric Marchand, secrétaire général du syndicat Unsa-Education.

Ce ne serait pas une mince affaire. Autonomie accrue des établissements, rémunération au mérite, évaluations rendues publiques, plus grande place accordée aux entreprises… Si un certain nombre de jalons ont été posés tout au long du quinquennat, l’école version Macron 2 présage un virage à droite plus franc. Une orientation libérale à peine camouflée derrière un objectif de lutte contre les inégalités sociales.

«Aucune mesure annoncée ne permet d’aller vers l’égalité des chances entre les milieux sociaux ou de favoriser l’égalité filles-garçons», constate Pierre Merle, sociologue spécialiste des politiques éducatives. L’homme du «en même temps» semble avoir laissé place à une version plus tranchée de lui-même. «Entre le programme de 2017 et celui de 2022, l’inflexion est quand même très nette à droite. Le programme d’il y a cinq ans était plus balancé avec notamment cette politique de dédoublement des classes de CP et CE1 en éducation prioritaire, qui a été en partie faite», rappelle le sociologue. En somme selon lui, une «vision plus libérale, plus fonctionnelle de l’éducation qui doit être au service de l’économie, au détriment des intérêts des élèves».

«Il est dans la continuité de Sarkozy»

Derrière un apparent big-bang éducatif se rejoue surtout une vieille musique de la droite. «Il n’y a rien de particulièrement novateur, c’est un programme de libéralisation de l’école, de moindre place de l’Etat, d’absence de réponse aux besoins financiers considérables, aux besoins en personnels, aux besoins en termes d’augmentation des rémunérations», estime Pierre Merle. Le professeur d’économie Thomas Lamarche y lit pour sa part un penchant «néolibéral» «La vision de Macron n’est pas tant celle d’un Etat qui se désengage, qu’un alignement de l’Etat au service du capital. Le service public est maltraité parce qu’aux ordres de cet objectif», dit l’auteur du livre Manager ou servir, les services publics aux prises avec le nouveau management public.

Parlant lui aussi d’un «logiciel ancien», Stéphane Crochet, secrétaire général du syndicat SE-Unsa, remarque une filiation avec les «vieilles ficelles électorales» de Nicolas Sarkozy, portées par une logique très individuelle. Thomas Lamarche abonde : «Il est dans la continuité de Sarkozy dans le fait de s’attaquer aux corps intermédiaires. Ils ne doivent plus être l’instance déterminante de la carrière, des salaires… On retire aux enseignants leur pouvoir organisationnel et on met à la place du management.» Une «logique plagiée sur l’entrepreneuriat».

Rupture d’universalité

Macron a amorcé cette accélération droitière lors de son discours du 2 septembre à Marseille. Prenant tout le monde de court, il annonçait l’expérimentation, dans cinquante écoles «laboratoires» (finalement 59) à partir de la rentrée 2022, d’une plus grande autonomie. Les projets, les rythmes et la façon d’enseigner y seront «adaptés, repensés» et les directeurs et directrices pourront choisir les professeurs à recruter en fonction de leur adhésion auxdits projets.

Emmanuel Macron sait dans quoi il met les pieds : «Je dis plein de gros mots pour beaucoup de gens, j’en ai conscience.» Car il acte ainsi sans fard la fin du principe d’une même école publique pour tous. Un chantier déjà entamé avec la réforme du lycée, qui a remplacé les séries par des spécialités à la carte et instauré une part non négligeable de contrôle continu au bac, entérinant une rupture d’universalité de ce diplôme. «Il veut avoir un système concurrentiel entre les écoles selon leurs projets», alerte aujourd’hui Guislaine David, porte-parole du SnuiPP-FSU (premier syndicat du primaire). Cette autonomie accrue «va augmenter les inégalités entre établissements, pour une raison simple : les professeurs recherchent les établissements dans lesquels les conditions de travail sont les meilleures. Ceux qui sont plutôt favorisés vont donc recueillir le plus de demandes et les enseignants qui n’ont pas pu avoir de postes ailleurs iront dans ceux de l’éducation prioritaire», analyse Pierre Merle.

«Modèle d’une entreprise»

L’idée n’est pas neuve, qui fut expérimentée, là encore, sous Sarkozy via le programme Eclair (Ecoles, collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite). Dans une sélection d’établissements relevant de l’éducation prioritaire, les «expérimentations» étaient encouragées et des «postes à profil» recrutés pour les mettre en musique. En 2012, l’inspection générale de l’Education nationale en dressait un bilan mitigé, relevant notamment un manque d’innovation pédagogique. Et sur les 1 080 postes à pourvoir à ce moment-là, seuls 584 avaient trouvé preneur, majoritairement dans les académies attractives (70 % à Aix-Marseille contre 35 % à Amiens). Ce qui poussait l’inspection générale à se demander si les candidatures n’étaient pas plus motivées par une volonté de rejoindre une région très demandée que par une adhésion à un projet pédagogique.

Quant au gouvernement actuel, il a déjà mis en place dans les académies d’Aix-Marseille, Nantes et Lille les contrats locaux d’accompagnement (CLA), des financements accordés selon des projets spécifiques. «L’idée [d’Emmanuel Macron] est que l’autonomie, parce qu’elle repose sur la concurrence, est un gage d’efficacité. Mais ce qu’on a observé, c’est que ça ne rend pas les écoles plus efficaces», pointe la sociologue Marie Duru-Bellat.

Emmanuel Macron n’en a cure, qui s’est finalement engagé à poursuivre sur cette voie sans même attendre de pouvoir juger l’expérimentation marseillaise : s’il est réélu, il permettra aux directeurs d’école de participer au recrutement des enseignants. «On est sur le modèle d’une entreprise qui choisit ses salariés», compare Pierre Merle.

«La liberté au détriment de l’égalité»

Autre proposition forte : les profs, dans le premier comme dans le second degré, auront enfin un meilleur salaire… s’ils acceptent de nouvelles missions«C’est le fantasme de la performance et de l’hypercompétence individuelle. Et c’est considérer que la masse salariale est un coût alors que c’est un investissement», rétorque Thomas Lamarche. «Il semble penser que, pour réussir en matière d’éducation, il faudrait faire des heures après la classe : c’est oublier que nos élèves les plus fragiles sont ceux qui aiment le moins l’école. Cette logique très individualisée était celle de Nicolas Sarkozy. Elle a l’effet pervers de démobiliser les élèves les plus fragiles sur le temps de classe, durant lequel on ne chercherait qu’à aller plus vite pour les meilleurs», décortique Stéphane Crochet.

Emmanuel Macron prévoit également d’évaluer les établissements scolaires et d’en rendre les résultats publics. «Derrière cette transparence, ce qui se dessine, c’est la concurrence. Ça doit permettre de faire son choix dans le marché des établissements. Sa ligne directrice, c’est la liberté de choix, il l’a mis en place au lycée. Mais c’était clairement la liberté au détriment de l’égalité», déplore Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU. Le risque est par ailleurs grand que les profs prennent le temps de préparer leurs élèves aux évaluations, pour les faire réussir, et fassent l’impasse sur d’autres savoirs. «Les apprentissages les plus complexes sont aussi les plus complexes à évaluer. Il y a un mythe de l’éducation qui serait objectivable, chiffrable, et où tout ça servirait une saine compétition qui ferait que les professionnels se dépasseraient pour obtenir de meilleurs résultats. Ça va produire une hyperindividualisation des apprentissages, une école qui ne serait pas bienveillante car obnubilée par ces résultats chiffrés, une compétition entre les établissements ou les personnels alors que nous avons besoin de renforcer les collectifs de travail», déplore Stéphane Crochet.

Fin de la mixité sociale

Selon l’ExpressMacron serait même encouragé par le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, à pousser cette logique à fond en indexant la rémunération des enseignants sur les résultats de leurs élèves à ces évaluations. Et puisque Macron a reconnu qu’il allait sûrement falloir modifier la carte scolaire, il en sera fini de toute ambition de mixité sociale. «Ce sont les parents les plus informés qui vont suivre ces évaluations, au niveau de leur quartier, par exemple, et pourront choisir de finalement mettre leur enfant dans le privé car l’établissement a de meilleurs résultats», affirme Pierre Merle.

Dans le même temps, le président-candidat souhaite accorder plus de place aux entreprises. Au collège, il prévoit d’intégrer une demi-journée par semaine dédiée aux savoirs techniques et manuels, durant laquelle, notamment, des professionnels viendraient présenter leur métier et les élèves iraient visiter des entreprises. Dans l’enseignement professionnel, il souhaite développer l’apprentissage, une forme d’enseignement définie par le monde économique et non par l’Education nationale«A moyen-long terme, cette politique produira des effets négatifs parce que les élèves ainsi formés sont ensuite peu adaptables aux changements car leur formation générale est trop faible, constate Pierre Merle. C’est une adaptation à court terme aux besoins de l’économie.» Une vision résolument de droite, qui reste un épouvantail pour une partie de la communauté éducative.

Les principaux syndicats de l’éducation se sont unis dans un appel à lutter contre l’extrême droite et sa «vision réactionnaire et antirépublicaine de l’école». «On espère que les collègues prendront conscience de ce qu’est le danger de l’extrême droite, dit Frédéric Marchand. Mais notre appel à voter [pour Macron] n’est pas l’expression d’un soutien à ce qui a été proposé par le président de la République pour l’éducation.»

Elsa Maudet et Marlène Thomas

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :