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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... François Cusset...

19 Avril 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

On sucre tous les fraises

Disparaître ne va pas de soi – et prend un certain temps. Il y a ce corps, de plus en plus encombrant, qui va se tasser, ralentir, se voûter. Se replier sur sa survie. Et à mesure qu’il se fait moins agité, moins nécessaire, ce corps va se soustraire à la vue, s’effacer doucement comme s’efface l’anodin, calmement, ce qui tombe sans peser. Vieillir est quelque chose comme cette pente-là, calme, anodine, cette descente discrète d’un point à l’autre, désolé d’être là, dans cette chute sans fin, sans bruit, parmi l’indifférence du monde. Car dans les rues peuplées, où l’œil furète, où le singulier se détache toujours, personne ne voit jamais les vieux. On voit bien les enfants, lutins trop énergiques pour passer inaperçus. On voit les jeunes ténébreux, parce qu’ils sont ténébreux. On voit les jolies femmes, parce qu’elles sont jolies. On voit les femmes nettement moins jolies, parce qu’elles sont nettement moins jolies. On voit les rupins, leur ostentation parfumée, et on voit les plus pauvres, leur égarement hirsute. On voit les corps qui peinent et les peaux moins blanches, tant la différence nous demeure peu familière. On voit les gyrophares et les crottes de chien, tout ce qui est à éviter. On voit tout, mais pas les vieux. Jamais. Ils sont partout, mais invisibles. On peut les regarder, prêter attention à leur cheminement difficile, leur paletot incommode, leur prêter main-forte aussi, ou une oreille charitable, mais dans l’élan de ses trajets on ne les voit pas. On les dépasse sans le savoir, et ne voit à leur place que le sillon d’un effacement. C’est ça : la trace légère d’une disparition. On voit des gens que leur façon d’échapper à la vue révèle pour ce qu’ils sont, le révèle d’une telle façon qu’on le comprend et l’oublie d’un même souffle : ils sont ceux qui ne sont déjà plus là. Car ils s’éloignent déjà, si lentement, sans qu’on les ait vus s’éloigner. Ils ont disparu – alors qu’à lever le nez on voit bien qu’ils sont encore là, un tout petit peu plus loin, traversant la prochaine rue avec la même patience engourdie, la même difficulté pudique qui auraient dû les rendre visibles et qui, flagrantes pourtant, là, devant nous, les ont effacés de nos rétines, effacés de nos désirs et de nos croyances. Puisqu’on ne veut pas le savoir, qu’on va y passer.

 

 

J’en fais partie, de ces vieux qu’on ne voit plus. De ces traces déjà disparues. J’aurais pu m’en réjouir. Dans nos villes où tant de mirettes sont aux aguets, ne plus être vu pourrait être une chance, ne plus être visible une condition enviable, s’il n’était question aussi, à même ce pas lourd, cette peau ravinée, de bientôt n’être plus, du tout. D’être arraché à la vue parce que je vais l’être à la vie. C’est à peu près ce que nous sentons, moi et les gens comme moi. Lui le boiteux, elle la ralentie, nos corps fripés et invisibles qui alanguissent les rues : nous portons tous sur nous, en nous, une vérité que nous essayons poliment de dissimuler, en nous faisant discrets, et que les autres essaient moins poliment d’oublier, en ne nous regardant plus. Une vérité parfaitement loufoque : nous allons y passer très bientôt, l’impensable échéance est pour très bientôt. Cet impensable me sidère, il me réveille d’un coup. Car le dernier duel qui nous agite encore – autrement crucial que les dilemmes de nos cadets, les hésitations banales des jeunes immortels – se joue en nous entre l’effroi de ce bientôt-là et le soulagement d’un sursis, la sensation d’être en sursis. Duel incertain, épuisant, qui fait passer par des instants de rage, d’incrédulité, de répit puis d’abomination, duel invisible à ceux qui ne l’abritent pas. Je devrais ne plus être : certitude inadmissible que cela est vrai, mais soulagement suprême que je sois là pour le dire, indissociables. C’est une si folle pensée, celle d’avoir passé la date de péremption. C’est une si folle pensée qu’elle est peut-être, si ça se trouve, ce qui fait disparaître à la vue les corps des vieux dans la rue. Comme elle est, en sens inverse, ce qui fait disparaître à notre vue tout ce qui n’est pas nous, tout ce qui a l’impudence de nous survivre : tout ce qui oublie sa propre échéance – que nous connaissons, mais ne lui dirons pas. Ce n’est pas parce qu’on va disparaître qu’il faut dire à tout le reste qu’il va faire de même. Pourtant, la tentation de le dire est grande, si grande, dès qu’on est débordé par la peur ou le sentiment d’injustice.

 

J’aimerais tellement de mon côté que ce ne soit pas le cas ; j’aimerais tellement moi-même n’être que le peintre de ce paysage vaporeux, ne pas y figurer. Mais il se trouve que nous en sommes, mes amis et moi, de ces vieux qui s’effacent à petits pas. De ces vieux dont personne ne soupçonne qu’ils abritent ce drôle de duel, ce duel indécis entre un froussard et un viveur, entre un qui se morfond, se fond déjà dans la mort, et un qui grappille, pille encore un peu dans le gras de ce qu’il lui reste de vie – lutte acharnée qui me déchire à mon tour, qui déchire chacun de nous, lutte inimaginable derrière nos allures bonhommes, nos airs revêches, nos gestes las.

 

François Cusset - Finale fantaisie

 

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