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Vivement l'Ecole!

La French Theory, ce «virus» qui serait à l'origine de la fureur wokiste

15 Mars 2022 , Rédigé par Slate Publié dans #Education, #Université

Strass de la philosophie: La French theory n'a pas attrapé le virus nommé  Heidegger

Le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a assimilé le courant intellectuel et ses penseurs français à un vulgaire «virus». Mais de quoi et de qui parle-t-on exactement?

Les attaques répétées contre ses finances et son organisation se suffisaient pas; le gouvernement s'attaque maintenant à ses productions. L'Université française, qui précarise de plus en plus ses étudiants et ses travailleurs, qui offre de moins en moins de possibilités de carrière à ses enseignants et à ses chercheurs, est maintenant mise en question en son cœur. Le colloque clownesque «Après la déconstruction» qui s'est tenu les 7 et 8 janvier derniers, financé et introduit par le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, en était la preuve.

Au moment de son discours introductif, le ministre de l'Éducation nationale s'est targué d'une métaphore d'un goût douteux: «D'une certaine façon, c'est nous qui avons inoculé le virus avec ce qu'on appelle parfois la French Theory. Maintenant, nous devons, après avoir fourni le virus, fournir le vaccin.» Le pouvoir en place et les enseignants-chercheurs les plus réactionnaires de l'Université cherchent donc à se défaire du «virus» que serait la French Theory. Mais qu'est-ce que la French Theory, au fait?

Une histoire franco-américaine

Son nom l'indique: la French Theory est une pensée française ou, du moins, un courant intellectuel initié en France. Elle désigne donc des auteurs et des pensées françaises; un corpus philosophique, mais aussi littéraire et de sciences sociales, dans lequel les notions de «critique» et de «déconstruction» occupent une place centrale. Et ce sont justement ces notions qui permettent aujourd'hui de rendre la French Theory responsable de la fureur wokiste qui s'abat sur la France depuis quelques années.

Mais si l'expression qui le désigne est en anglais, c'est parce que l'unité de ce courant intellectuel s'est en réalité constituée –plus ou moins artificiellement; d'ailleurs– aux États-Unis. L'histoire de la French Theory est en effet l'histoire de nombreux échanges entre les universités et les milieux intellectuels français et américains. La France du début des années 1960 connaît une ébullition intellectuelle d'une rare intensité; ébullition qui mènera, entre autres, à Mai 68. Car il faut le reconnaître d'entrée de jeu: de nombreux intellectuels susceptibles de se voir appliquer l'étiquette de French-théoriciens sont des penseurs de gauche. (On commence à comprendre pourquoi ce vaste courant intellectuel peut devenir un vulgaire «virus» dans la bouche d'un ministre du gouvernement d'Emmanuel Macron.)

Dès les années 1970, ces pensées s'exportent aux États-Unis, où les universitaires les reçoivent avec enthousiasme: les auteurs français sont traduits et étudiés, analysés et discutés. Et à peine une dizaine d'années plus tard, les effets de ces pensées commencent à apparaître sur les campus américains: fleurissent alors de nouveaux départements dans les universités, des départements d'études culturelles, d'études de genre ou encore d'études postcoloniales.

Pendant ce temps, en France, la French Theory a moins bonne réputation: l'après Mai 68 a déçu de nombreux intellectuels, et au fil des années les penseurs se réclamant des grands noms de la French Theory se font de moins en moins nombreux. Pourtant, la France n'en a pas fini avec les intellectuels qu'elle a formés et auxquels elle a permis d'exister. Dans les années 2000, l'impulsion French-théoricienne reprend: sous l'effet de traductions de penseurs américains, nos propres auteurs nous reviennent. Commencent alors, très timidement, et avec bien plus de difficultés qu'aux États-Unis, à s'installer, chez nous aussi, les études culturelles, postcoloniales, et de genre. Et la France de se saisir à nouveaux des questions philosophiques de la différence, du pouvoir et des normes.

De qui parle-t-on?

Mais de qui parle-t-on, quand on parle de French Theory? Qui sont les précurseurs des dangereux wokistes qui menacent l'Université, l'ordre social –et, pire encore, l'ordre moral? S'il est difficile d'établir une liste exhaustive de penseurs susceptibles d'être rattachés de près ou de loin à ce fourmillement intellectuel, quelques grands noms de notre histoire intellectuelle y figurent inévitablement.

(...)

Sophie Benard

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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