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Vivement l'Ecole!

« La place du religieux à l'école est un sujet central » - Par Claude Lelièvre

23 Février 2022 , Rédigé par Mediapart - Claude Lelièvre Publié dans #Education, #Laïcité

loi du 28 mars 1882

« La place du religieux à l'école est un sujet central »

C'est la curieuse profession de foi de Mark Sherringham - nouveau président du Conseil supérieur des programmes nommé le 4 février dernier par Jean-Michel Blanquer- parue dans Le Figaro d'hier. Une sacrée embrouille historique qui mérite d'être démêlée.

En effet, cette affirmation tranchée du nouveau président du CSP Mark Sherringham est venue en prolongement explicatif de sa tirade dans la revue « Famille chrétienne » du 29 décembre 2009 : « l'école laïque est, et jusqu'à un certain point se sait, l'héritière de l'école chrétienne ».

Il y a de quoi estomaquer tout historien de l'éducation, d'autant que Mark Sherringham continue en disant dans ce même article de 2009 qu' « il n'est pas du tout sûr que la laïcisation du système éducatif français, intervenue dans le combat contre l'Eglise catholique et le pouvoir des congrégations au début du XXe siècle, marque une exclusion culturelle du christianisme hors du domaine de l'éducation dans notre pays ».

Or la « séparation » de l'Ecole publique et des Eglises ne date pas du début du XXe siècle (à l'instar de la « séparation des Eglises et de l'Etat » de 1905), mais du début même des années 1880. Et il s'agit bien d'une « séparation » en bonne et due forme, et nommée comme telle. Cette précocité et antériorité de cette « séparation » ayant pour objet l'Ecole publique devrait d'ailleurs attirer l'attention et être méditée...

La loi du 28 mars 1882 institue l'obligation d'instruction et la laïcité de l'enseignement primaire public. Cela se traduit progressivement dans les faits par une ''laïcisation'' (ou ''neutralisation religieuse'') des programmes, une laïcisation des locaux ( pas de crucifix, pas de catéchisme ou enseignement religieux dans les écoles communales), et une éviction programmée et effective des religieux de l'enseignement primaire public.

Les libellés de la loi Guizot de 1833 et ceux de la loi Falloux de 1850 qui comportaient avant même « lire, écrire, compter » la mention fondamentale « d'instruction morale et religieuse » sont remplacés dans la loi Jules Ferry de 1882 par « instruction morale et civique » ( avant même, bien sûr, « lire, écrire, compter » ; contrairement au « mantra » de Blanquer : « lire, écrire, compter, et le respect d'autrui », excusez du peu...)

Le remplacement de l' « instruction religieuse » par l' « instruction civique » est bien évidemment le fond de la question . Mais la permanence de « l'instruction morale »  vaut que l'on s'y arrête et a d'ailleurs fait l'objet d'une longue explication par Jules Ferry lui-même dans sa célèbre lettre -circulaire aux instituteurs du 17 novembre 1883. Quelques extraits permettront d'y voir plus clair et de montrer combien la tentative de Mark Sherirngham est tendancieuse historiquement et philosophiquement.

« La loi du 28 mars 1882 a pour premier objet de séparer l'école de l'Eglise, d'assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l'aveu de tous […] Il a paru tout naturel que l'instituteur, en même temps qu'il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage ou du calcul. L'instruction religieuse appartient aux familles et à l'Eglise ; l'instruction morale à l'école. Ce que vous allez communiquer à l'enfant, ce n'est pas votre propre sagesse ; c'est la sagesse du genre humain, c'est une de ces idées d'ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l'humanité »

A la fin de son article paru dans « Familles chrétiennes » le 29 décembre 2009, Mark Sherringham concluait : « Le moment n'est-il pas venu de réintroduire le christianisme dans le champ des questions éducatives les plus actuelles, s'il demeure vrai qu'on ne peut pas construire durablement l'avenir sur l'oubli du passé ? » . Décidément, Mark Sherrigham ne manque pas d'air en invoquant un soi-disant « oubli du passé » qu'il reconstruit à sa convenance. Et il n'a pas fait amende honorable depuis... Pourquoi le ferait-il puisqu'on est entré dans une période de traficotage massif du passé, en particulier du passé historique républicain ?

Cf, « L'école républicaine ou l'histoire manipulée. Une dérive réactionnaire », Editions Le Bord de l'eau, février 2022

PS: mon billet de blog du 3 mars 2010. "Religion et école: une étrange proposition de loi"

"Comment comprendre qu’un projet de loi visant à «instituer un enseignement du fait religieux» vient d’être déposé par des députés UMP alors que cet enseignement est d’ores et déjà dûment programmé à la suite de la loi «Fillon» de 2005 ? Une proposition de loi tendant à «renforcer les cours d’instruction civique et à instituer un enseignement du fait religieux» a été présentée par une quarantaine de députés UMP et a été enregistrée le 5 février à la présidence de l’Assemblée nationale. Doit-on pour en saisir le sens faire un sort particulier à une partie de l’exposé des motifs en faisant très attention à la façon dont ils sont exprimés : " La présente loi a pour objectif d’instituer une enseignement dans le cadre scolaire des religions et de leur pratique »

Claude Lelièvre

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