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Vivement l'Ecole!

"... l’évolution des méthodes d’apprentissage de l’art (...) Loin du moule contraignant de l’éducation classique.

18 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Art

L'Art d'apprendre | Museums-PASS-Musées

Ecole buissonnière

A Metz, apprendre l’art du large

Au centre Pompidou-Metz, une exposition questionne l’évolution des méthodes d’apprentissage de l’art et explore les fertiles années 60 et 70 durant lesquelles un esprit libertaire et novateur animait les écoles. Loin du moule contraignant de l’éducation classique.

De loin en loin, sur les cimaises du centre Pompidou-Metz, s’affichent des images bigarrées où des gens, de tous âges, tirent tous ensemble et chacun de leur côté sur des filets élastiques, déambulent dans les rues, la tête coiffée d’un fatras de bouts de tissus, de lettres et de biscuits, se déguisent en sorcières ou construisent des cabanes avec des palettes de chantier et des bouts de ferrailles. L’extravagance bon enfant qui règne dans ces ateliers de création mis en place par des artistes reflète bien l’esprit libertaire et novateur que veut réanimer l’Art d’apprendre : celui qui souffla fort dans les écoles (d’art mais pas seulement) autour des années 60-70.

En Allemagne, en France, en Belgique, au Brésil, aux Etats-Unis, des artistes prennent l’initiative de casser le moule de l’éducation stricte et mortifère qui est dispensée à des élèves qu’on veut sages et immobiles. La révolution des apprentissages passe ainsi d’abord par la libération des corps et des mouvements du carcan du pupitre, représenté dans l’installation d’Eva Koťátková, sous forme d’une espèce de petit musée des tortures pédagogiques avec des gravures de têtes maintenues hautes et droites par des corsets, des dos redressés par des prothèses, et la panoplie de la raideur géométrique (équerre, triangle…). A laquelle s’opposent les lignes continues mais biscornues et tremblotantes tracées sur les murs d’une des premières salles de l’exposition.

Se relayant jour et nuit

Pour les tracer, les étudiants de l’Ecole d’art de Metz ont mis leurs pinceaux dans ceux de leurs aînés de l’Ecole de Hambourg qui, en 1959, ont appliqué le programme débridé que leur proposa le poète Bazon Brock et l’artiste Hundertwasser : peindre ensemble, en se relayant jour et nuit, une ligne qui serpente du sol au plafond de la salle 213 de leur institution pour filer ensuite à travers toute la ville. Elle n’ira pas si loin. Symbole d’un enseignement qui prend la tangente, mise en œuvre aussi d’«une lenteur méditative» qui tient du rituel initiatique collectif, la ligne sera interrompue nette par la direction de l’Ecole tandis que ses initiateurs prendront la porte.

Tout comme Joseph Beuys, viré des Beaux-arts de Düsseldorf pour avoir accepté sans sélection aucune tous les étudiants et étudiantes dans son atelier. Une vidéo le montre d’ailleurs installé devant l’une d’elles, perplexe et dubitative, face au maître qui tente de lui faire comprendre qu’il n’en est pas un, qu’il n’a rien à lui enseigner, rien qu’elle n’ait besoin de savoir ni de savoir-faire, que de se lancer, intuitivement, qu’il n’en sait au fond pas plus qu’elle.

«Ni élève ni maître»

La mise à plat, à bas, de la verticalité de l’enseignement, fut un des aiguillons de ces années-là. Robert Filliou, qui publia en 1970 une somme collaborative, intitulée Enseigner et apprendre, arts vivants résumait ainsi le programme : «Echange insouciant d’information et d’expérience. Ni élève ni maître. Parfaite licence, parfois parler, parfois se taire». Plutôt que de dispenser des leçons, les formations proposées par les artistes consistent alors à établir des listes de questions. Sans réponse. A commencer par celle que peint Lea Lublin, en 1974, sur une toile si interminable qu’elle en traîne au sol : «L’art est-il une illusion ? L’art est-il une sensation ? L’art est-il une marchandise ?…»

Non loin, l’exposition déroule une centaine d’autres interrogations scrupuleusement écrites à la main par Jef Geys, sur une feuille de papier kraft longue de six mètres que l’artiste et enseignant en primaire, dans la petite ville belge de Balen, avait accroché au fond de sa classe, où ses jeunes élèves eurent droit non seulement d’expérimenter ses Boîtes de jeux sensoriels dont un exemplaire ouvre l’exposition, mais aussi d’accueillir dans leur classe des œuvres d’artistes contemporains tels que Buren ou Broodthaers.

Comme elles s’en fichent

Ce qui frappe dans l’expo, c’est aussi la géographie de ces formations buissonnières : elles naissent souvent dans des coins paumés, à la faveur d’initiatives isolées. Comme s’il avait fallu passer par la périphérie pour avoir un peu de latitude pédagogique. L’éphémère université de Vincennes, accessible aux non-bacheliers et le premier département d’arts plastiques qu’elle abrite, trouvent ainsi leur place avec les affiches sérigraphiées qui défendent d’autres causes que celles de la condition étudiante. Les artistes, ou apprentis artistes, font passer le mot de l’agitation à laquelle ils ont été formés. Si l’art a bouleversé la hiérarchie instituée naguère entre le maître et l’élève, il doit contribuer à répandre la bonne nouvelle.

Et se mettre aux nouvelles technologies. C’est l’une des sections les plus captivantes de l’exposition. Comment ces artistes qui ne veulent plus rien savoir, se saisissent-ils, dans les années 70, de la caméra accessible au commun des mortels ? Cinq lycéennes, dans la fleur de l’âge, gloussent et s’expriment fort intelligemment sur leur avenir, celui que leur réserve le conseil de classe et la conseillère d’orientation. Ce sera broderie, couture ou aide maternelle. Face caméra, dans un jardin public, à la nuit tombée, leur gouaille et leur attitude, crânement nonchalante, disent, à l’écran, comme elles s’en fichent, qu’elles savent qu’on ne leur a guère laissé leur chance. En filmant ces mômes d’un collège d’enseignement technique de Vaux-le-Pénil, un village près de Melun, en 1972, Liliane Terrier, (leur prof de français) et Jean-Louis Boissier (prof à Vincennes, à l’époque) appliquent les leçons (de bon sens) mises en œuvre par Beuys ou Broodthaers : laisser parler l’élève, le laisser prendre tout le cadre. Le centre Pompidou-Metz ne pouvait guère faire autrement que d’appliquer à lui-même et à son exposition cette obligation. L’art d’apprendre se finit donc par «une salle de classe expérimentale» aménagée par le studio de design de Stéphanie Marin et où les enfants de quelques écoles de Metz, assis, debout, assis sur des chaises qui leur permettent de rebondir, feront ce qu’ils peuvent et veulent, accomplissant, peut-être sans le savoir, cet idéal pédagogique fixé par Filliou : «Ce que la vie signifie pour l’homme est l’opportunité (et l’obligation) de se créer soi-même.» Sans avoir besoin de personne ?

Judicaël Lavrador

«L’Art d’apprendre, une école des créateurs», au centre Pompidou Metz, à Metz (57) jusqu’au 29 août.

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