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Vivement l'Ecole!

«Eric Zemmour ressuscite l’esprit du lepénisme: misogynie, homophobie et violence verbale» - Cécile Alduy

19 Février 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Langue

«Eric Zemmour ressuscite l’esprit du lepénisme: misogynie, homophobie et violence verbale» - Cécile Alduy
«Eric Zemmour ressuscite l’esprit du lepénisme: misogynie, homophobie et violence verbale» - Cécile Alduy

Obsession de la race et de la guerre, torsion du sens des mots, paraphrases d’auteurs chers à l’extrême droite: la chercheuse Cécile Alduy a analysé le discours d’Eric Zemmour. Elle en ressort un livre, «la Langue de Zemmour» qui décrypte une rhétorique à la fois fascinante et fascisante.

Dans un ouvrage court mais précis, la Langue de Zemmour (Seuil), Cécile Alduy, professeure à l’université de Stanford et chercheuse associée au Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof), analyse comment Eric Zemmour manie la langue française dans ses livres. Si le candidat maurrassien est présenté comme un intellectuel cultivé voire même un historien par ses soutiens, il est surtout un homme qui emploie à outrance la violence verbale et qui joue sur les peurs et les fantasmes.

Que nous disent les mots d’Eric Zemmour sur son positionnement politique ?

Deux types de mots sont surreprésentés et particulièrement révélateurs de son idéologie : le vocabulaire de la guerre (troisième mot le plus représenté dans ses livres) et le vocabulaire racial. Aucun autre responsable politique, pas même Jean-Marie Le Pen, n’utilise autant le terme de «race» : 135 fois sur ses dix derniers ouvrages – contre zéro pour tous ses opposants politiques. Eric Zemmour construit une propagande par la peur qui doit susciter un «instinct de lutte» pour citer le grand analyste de la propagande soviétique et hitlérienne, Serge Tchakhotine.

Il s’agit de terroriser les lecteurs devenus électeurs par des descriptions de scènes de «guerre civile», passées, présentes, ou futures et créer ainsi un réflexe d’auto-défense contre des «ennemis» clairement identifiés. Cette vision du monde morbide et conflictuelle reflète un positionnement politique ultra-nationaliste et xénophobe, au sens propre de «peur de l’étranger» ou phobie de l’autre.

Qui sont ses principaux référents idéologiques et comment les utilise-il ?

Eric Zemmour n’invente rien : il copie. Ses livres sont la paraphrase dans la forme et sur le fond d’un corpus d’extrême droite très classique, assez banal même. Pour la forme, il s’inspire des pamphlétaires comme Edouard Drumont ou Robert Brasillach avec un style acéré, persifleur, qui prend ses exemples dans les faits divers et les marasmes de la vie politique. Pour le fond, il reprend toute une série d’écrivains contre-révolutionnaires et antirépublicains, de Augustin Thierry (historien qui théorise au XIXe siècle la «guerre des races») à Maurice Barrès, et surtout Charles Maurras, qui imprègne toute sa pensée. D’où une proximité idéologique très forte avec Jean-Marie Le Pen, qui a les mêmes référents. A cela Eric Zemmour a ajouté la théorie du «grand remplacement» de Renaud Camus et lui a donné une formidable caisse de résonance.

La violence de son discours alliée à l’ère du buzz et du clash permanent ont-elles favorisé l’émergence d’Eric Zemmour ?

Eric Zemmour disait la même chose il y a quinze ans mais n’était pas entendu. Jean-Marie Le Pen disait la même chose, avec la même violence, il y a trente ans et il était ostracisé. Incontestablement, le succès médiatique et peut-être électoral d’Eric Zemmour aujourd’hui est un symptôme d’un état de la société, du monde politique et du régime de la parole publique aujourd’hui. La commercialisation du conflit et de la violence verbale (autre manière de décrire «l’ère du clash») conduit mécaniquement à promouvoir des «produits» médiatiques à forte audience, car fort potentiel polémique. Eric Zemmour est le candidat parfait d’un système médiatique, j’y inclus les réseaux sociaux, régi par une logique économique et non la création d’un espace de médiation et de délibération démocratique apaisé.

En 2015 vous aviez écrit «Marine Le Pen prise aux mots», quelle est la différence fondamentale entre son discours et celui d’Eric Zemmour ?

Marine Le Pen avait déjà entièrement éliminé du logiciel frontiste tout antisémitisme, et embrigadé la laïcité et le républicanisme dans son combat nationaliste. Elle avait pour stratégie de recentrer son discours pour élargir sa base électorale, et jouer pleinement le jeu de la démocratie électorale. Sa xénophobie antimusulmans se parait même des vertus de la lutte pour les droits des femmes et des homosexuels. Elle avait tourné une page, celle d’un nationalisme passéiste, antisémite, colonialiste, homophobe qui plaçait la France au-dessus de la République et le patriotisme au-dessus, si besoin, des droits de l’homme et des institutions. Sans le dire, Eric Zemmour ressuscite l’esprit premier du lepénisme : misogynie, homophobie, violence verbale, mépris pour la Constitution et les droits de l’homme et des minorités. C’est ce fameux «vive la République, mais surtout vive la France» qui montre un nationalisme exacerbé prêt à jeter aux orties la démocratie. Certes il ne va pas jusqu’aux relents antisémites explicites de Jean-Marie Le Pen, mais la logique de sa pensée est la même : celle d’une lutte à mort entre des peuples définis par le sang et les origines, incapables de vivre ensemble pacifiquement.

Pierre Plottu et Maxime Macé

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