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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Kamel Daoud...

14 Février 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Partout où je vais, ce peuple ne me pose qu’une seule question. Avec les yeux de ses enfants, les yeux des adultes, dans les livres, sur les poteaux. Partout où je vais, on ne me demande même pas mon nom, ni ce qui s’est passé le jour où la Montagne a grimpé mon dos, ni ce que j’ai ressenti quand j’ai tiré le premier coup de feu et que je me suis lié, à vie, avec mon premier cadavre, mon premier tué. Rien de tout cela. Personne ne s’en préoccupe aujourd’hui. Tout ce qu’ils veulent, c’est me poser cette affreuse question qui n’a même pas la politesse d’attendre une réponse. C’est une question piège qui ne vous donne pas la parole mais vous la coupe et vous la retire. Elle est affreuse et me donne envie de remonter le temps à l’instant exact où j’ai cru avoir un Destin, et de le troquer contre une simple tasse de café ou un haussement d’épaules. Fallait-il libérer ce pays ? Aujourd’hui on peut acheter tout un peuple avec une livraison de viande congelée. Pas même un plan de Constantine ou des menaces. Juste une sorte de De Gaulle exportateur avec de fausses factures et c’est fini. Ah oui, la question ? Elle est simple : « Pourquoi tu n’es pas mort si tu es un vrai moudjahid ? » Tout le monde a l’air de m’attendre avec cette question au bout de la langue nationale : pourquoi je ne suis pas mort ? Car on a fini par faire accepter cette idée que ceux qui se sont battus sont morts et que ceux qui ne sont pas morts ont trahi ou se sont cachés. Je suis donc un cadavre qui n’a même pas eu la politesse de se décomposer. Je n’ai pas seulement raté ma vie mais, pire encore, j’ai raté ma mort. Si je crève aujourd’hui, cela ne corrigera en rien mon destin. Il fallait mourir avant, pas aujourd’hui. Cela, on ne me le pardonne pas. J’en suis arrivé à ressentir de la culpabilité, de la honte et à ne pas oser croiser les regards, même ceux des enfants coriaces qui naissent dans mon dos pendant que je tente de m’expliquer avec la chronologie sévère de ce pays et son histoire nationale. Tout le monde me le dit : « Qu’est-ce que tu fais ici ? Tes copains sont de l’autre côté de la peinture du temps, et toi ? Pourquoi tu es encore vivant ? Tu ne vois pas que tu es une fausse note ? » Non je ne le vois pas. Enfin, je ne l’ai pas vu pendant longtemps. J’ai longtemps cru que les rôles étaient clairs : Dieu attend les morts, le peuple attend les survivants. Non, je me suis trompé. Aujourd’hui je me trimbale comme une sorte d’insolence, une impolitesse ridée, un hymne chanté par un dentier. Je me sens presque nu dans une foule, un peu comme si je me mêlais de ce qui ne me regarde pas : la vie, l’Indépendance, cette terre. Pourquoi tu es encore vivant ? Le pire, c’est que, parfois, celui qui me pose la question est si méchant qu’il double le châtiment par une fausse réponse : « Combien on t’a donné ? Combien t’as pris ? » C’est-à-dire avant l’Indépendance, pour ne pas mourir, et après l’Indépendance pour ne rien dire et ne jamais dénoncer. Nous avons chassé les harkis et, comble du châtiment, l’histoire nous a fait endosser leurs rôles qui consument les chairs. Je me sens donc en plus. Je marche. Et je me répète : c’est plus facile de tuer le colon que de tuer le temps finalement, après son départ.

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