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Vivement l'Ecole!

A lire... Les Français de la Belle Epoque - Antoine Prost

9 Février 2022 , Rédigé par Le Monde - APHG Publié dans #Education, #Histoire, #Sociologie

EXTRAIT

L’enquête à laquelle procède en 1899 la Commission de l’enseignement de la Chambre abonde sur ce point en témoignages éloquents de recteurs et de chefs d’établissement. Le dreyfusisme de certains professeurs passe mal. L’accueil de boursiers choque certains parents soucieux des bonnes manières. Le principal de Pontarlier signale par exemple qu’il est de mode et de bon ton dans la bourgeoisie « de mettre ses fils dans les écoles libres ; on croit se donner ainsi un cachet d’aristocratie et des apparences de fortune. On a l’air de reprocher à nos établissements secondaires de s’être trop démocratisés. » À Vienne, aucune famille de la bonne bourgeoisie, médecins, avocats, avoués, notaires, officiers, gros industriels, ne confie plus son fils au collège. Le recteur de Caen va même jusqu’à écrire que le secondaire « ne se recrute plus que parmi les fils des plus humbles fonctionnaires, des petits artisans, des petits commerçants et des ouvriers ».

Ces propos excessifs soulignent l’enjeu : l’enseignement secondaire se définissait comme celui de l’élite et il entendait le rester. Or voici que les collèges privés, déjà très efficaces pour mener au baccalauréat, se mettaient à préparer, eux aussi, aux grandes écoles : le quart environ des candidats reçus à Polytechnique et à Saint-Cyr, 25 sur 60 à Navale, sortaient de chez les pères. Cette concurrence s’accentuait du fait qu’elle portait sur de très faibles effectifs ; les chiffres du secondaire cités plus haut ne doivent pas faire illusion : pour un gros tiers, ils sont gonflés par les élèves des classes élémentaires ou « petites classes », de la onzième à la septième. La cohorte qui suit la scolarité secondaire est très mince : en 1898, 3 % des enfants nés onze ans plus tôt seulement entraient en sixième, et à peine plus, 3,4 %, en 1910. Et les promotions annuelles de bacheliers n’avaient rien à voir avec celles d’aujourd’hui : elles augmentent à la Belle Époque, mais à un niveau très faible : 5 700 lauréats en 1900, 7 700 en 1913. Si le secondaire était bien le creuset où se formaient les élites, celles-ci constituaient un happy few.


« Les Français de la Belle Epoque », d’Antoine Prost, Gallimard

CRITIQUE

« Les Français de la Belle Epoque », d’Antoine Prost, Gallimard, 384 p., 22 €.

La dureté d’un temps révolu

On est frappé, en lisant Les Français de la Belle Epoque, par un choix d’écriture, celui de l’imparfait, comme pour asséner avec plus de force les réalités du passé : « La crasse était générale » ; « Les ouvriers ne vivaient pas très vieux » ; « La grève tuait ». Mais il ne s’agit pas simplement de restituer la dureté d’un temps révolu. L’ouvrage s’appuie sur ces données fondamentales, sans verser dans le misérabilisme, pour déployer ensuite avec un grand sens de la nuance toute la gamme des expériences sociales, passant en revue la condition bourgeoise et le sort des domestiques, la vie des ouvriers et le travail des paysans, les rapports au sein du couple et les inégalités persistantes du système scolaire, l’exiguïté des logements et l’animation des rues.

Un tableau social d’une grande précision que viennent encore affiner l’attention aux variantes régionales et le recours aux témoignages comme à la littérature : on croisera dans ces pages Jean Guéhenno ou Marcel Proust. Mis bout à bout, ces éléments constituent plus que des rappels utiles sur la violence des clivages sociaux d’autrefois. Ils livrent aussi des clés d’explication permettant de comprendre comment une société aussi inégalitaire, aussi divisée autour de la question religieuse, a pu fonctionner, et résister à l’immense choc de 1914. Une « culture de la déférence » tempérée par une véritable mobilité sociale forme l’armature d’une société « beaucoup plus solide et plus forte qu’on aurait pu le penser ».

André Loez

EXTRAIT

« La fête n’est pas le loisir. ­Celui-ci s’imbrique dans les interstices d’un travail qui ne sature pas les journées. Les ouvriers de la Belle Epoque avaient peu de loisirs, qu’ils consacraient à leurs enfants et à leur famille, notamment le dimanche. Mais des fêtes ponctuaient leur existence ; ­elles constituaient une rupture dans un labeur continu, une transgression réglée des normes et des usages ­quotidiens, avec des cortèges, des flonflons, des manèges, des jeux traditionnels, course en sac et mâts de cocagne, de grands bals. (…) Les fêtes occupaient un espace public genré. Les garçons jouaient dans la rue, mais peu les filles, et pas aux mêmes jeux. La sociabilité féminine se déployait au lavoir : là ­circulaient les nouvelles et les rumeurs du quartier. »

Les Français de la Belle Epoque, page 105

 

Antoine Prost : « Transformer en histoire la demande de mémoire de nos contemporains » (lemonde.fr)

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