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Vivement l'Ecole!

Parcoursup, machine à stress : « Au lycée, chaque note devient un enjeu majeur »

21 Janvier 2022 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Université

Orientation post-bac : l'inévitable stress de Parcoursup ?

EXTRAITS

Sélection de plus en plus forte, listes d’attente à grande échelle et algorithmes pas toujours très transparents : plus que jamais, l’orientation post-bac est une source d’anxiété pour les lycéens et leurs familles.

Le ton de l’élève de terminale est désespéré. « Je vous en supplie, est-ce que je peux rattraper l’épreuve orale que j’ai ratée quand j’étais malade ? Elle aurait pu me remonter ma moyenne… J’ai vraiment peur d’être pénalisée sur Parcoursup, s’il vous plaît. » Des mails comme celui-là, envoyés par des lycéens paniqués face à leur bulletin ou criant avec virulence à l’injustice, Solange Ramond, professeure d’anglais dans un lycée parisien, en reçoit plusieurs chaque mois. « Chaque notation devient un enjeu majeur, jusqu’à parfois les rendre agressifs : je n’avais jamais vu ça en trente ans », raconte l’enseignante, qui sent ses lycéens « totalement angoissés » par le poids de ces notes sur leur avenir post-bac. « L’enjeu de l’orientation a toujours été un stress, mais cela prend désormais le pas sur tout, déplore-t-elle. Le rapport à l’enseignement est devenu comptable, y compris du côté des parents qui se déplacent au lycée pour contester les notes et appréciations. »

Observées dans d’autres établissements, ces éruptions protestataires sont le symptôme d’une anxiété qui semble s’être généralisée autour de la question de l’entrée dans le supérieur. Dans un contexte de pression déjà forte, avec des bacheliers sur la ligne de départ chaque année plus nombreux (+ 185 000 en 10 ans, dont + 48 000 rien qu’entre 2019 et 2020), la plate-forme Parcoursup, qui gère l’admission des places dans le supérieur depuis 2018, et qui s’ouvre pour une nouvelle saison jeudi 20 janvier, cristallise tout particulièrement les tensions. Venu remplacer le site Admission post-bac (APB), critiqué pour son caractère stressant et opaque (notamment son système de tirage au sort dans les filières en tension, perçu comme injuste), Parcoursup ne fait pas beaucoup mieux.

Au contraire, à en croire les témoignages anxieux qui se multiplient à l’ouverture des vœux et durant la phase des admissions. Bien plus longue que dans le précédent système, en raison de la non-hiérarchie des vœux : chaque jeune obtient une réponse pour chaque formation demandée, quand auparavant la « machine » s’arrêtait de tourner pour le candidat dès qu’il était pris dans la filière en tête de ses choix.

(...)

« Beaucoup de pression »

Faire son choix, ou être capable de naviguer dans les arcanes de l’orientation pour construire son « projet » : voilà ce qui est attendu des lycéens. Celui-ci, au cœur de la philosophie de la plate-forme avec son « projet de formation motivé » à remplir pour chaque candidature, est appelé à être pensé de plus en plus tôt. « La loi fait reposer sur l’élève – et sur des choix effectués à 15 ou 16 ans – la responsabilité de sa réussite ou de son échec. Fini les errements, chacun doit anticiper la place qu’il veut se donner dans la société, sous peine qu’on la lui impose », analyse Annabelle Allouch, sociologue spécialiste de l’éducation, dans une tribune au Monde diplomatique.

Beaucoup de « pression » pour Manon Blouin, en terminale l’an dernier près Bordeaux. Alors « perdue », elle se rend chez une conseillère d’orientation, sans grand succès. Elle finit par valider, peu sereine, ses vœux dans des formations courtes des métiers du social, ainsi que, sur le conseil de deux enseignants, pour une classe prépa littéraire. Ce n’est que les mois suivants que cette très bonne élève comprend, trop tard, que c’est avant tout le parcours en prépa qui lui plairait. Le jour des résultats, elle se retrouve sur liste d’attente. « Je m’en voulais énormément de n’avoir mis qu’un seul vœu de prépa », raconte Manon, qui s’est rongé les sangs pendant dix jours, avant d’être finalement acceptée.

« Avoir le bac ne suffit plus : il s’agit de se projeter très jeune dans une perspective longue. Pour des élèves moins socialisés à cette construction du projet, plus distants des normes scolaires, c’est très stressant », déplore Annabelle Allouch. « Il y a une inégalité sociale de départ, ne serait-ce que pour remplir les CV et projets de formation : certains élèves disent “personne dans ma famille n’a jamais fait de lettre de motivation et ils se sentent très seuls face à ça », abonde Alice Ray, responsable des actions d’accompagnement dans des lycées classés REP de l’association Article 1. Dans ses interventions, elle voit des jeunes qui, dans la panique, « mettent tous les vœux imaginables » ou sont tétanisés jusqu’au dernier moment.

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C’est l’un des points les plus stressants de Parcoursup : avec la disparition de la hiérarchisation des vœux, les élèves doivent attendre plusieurs semaines, pour certains des mois, que les lycéens les mieux classés libèrent peu à peu des places. Se réveillant parfois en panique en pleine nuit, pour vérifier si leur rang a bougé. « On est passé à un système de listes d’attente généralisé, où l’individu se voit signifier en permanence son classement dans la hiérarchie scolaire : ce n’est pas anodin », pointe Leïla Frouillou, maîtresse de conférences en sociologie de l’éducation à l’université Paris-Nanterre, qui étudie les inégalités d’accès au supérieur.

L’attente est plus longue selon les types de bac et, in fine, l’origine sociale. « Les lycéens pro, au sein desquels les classes populaires sont surreprésentées, attendent trois fois plus longtemps que les élèves de filières générales, y compris dans des formations qui sont censées leur être réservées, à savoir les BTS. Avec le sentiment que le jeu se fait sans eux », indique Annabelle Allouch. « Pour nos élèves de bac pro, le logiciel ne sert qu’à gérer la pénurie de places, et renforce une forme d’assignation scolaire », regrette Javier Garcia, enseignant en lettres et histoire dans un lycée professionnel d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

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Des acteurs privés s’engouffrent dans la brèche de ce stress grandissant, comme ces entreprises qui proposent du « coaching », des « packs sérénité » pour remplir le dossier Parcoursup, facturés jusqu’à 900 euros. Annabelle Allouch, qui travaille aussi sur les recours contentieux qui se multiplient après la procédure Parcoursup, voit se constituer un véritable « marché de l’anxiété », étendu aux psychologues ou avocats spécialistes de ces sujets. Jusqu’à l’industrie du médicament, avec « des parents qui confient devoir prendre des anxiolytiques ou des bêtabloquants » pour passer ce cap. Un signe criant de l’investissement émotionnel dans la plate-forme.

Alice Raybaud

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