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Vivement l'Ecole!

Ibiza: l’élève Blanquer tente de justifier son absence

19 Janvier 2022 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

VU DES COLLINES: Disparition inquiétante

Le ministre de l’Education nationale, qui a annoncé le protocole sanitaire de rentrée depuis l’île, n’est plus en odeur de sainteté dans la majorité. Mardi, il a été forcé à exprimer un léger regret, tout en restant droit dans ses bottes.

Ce devait être une bonne semaine pour Emmanuel Macron. Le Président était parti pour se balader en terrain conquis. Lundi, il était à Chalampé (Haut-Rhin), où il a annoncé quatre milliards d’euros d’investissements étrangers en France. Ce mercredi, il doit se rendre à Strasbourg pour lancer la présidence française de l’Union européenne lors d’un discours qu’il rêve visionnaire. De quoi «renouer avec le macronisme originel» à trois mois du premier tour de la présidentielle, d’après la fière expression d’un de ses conseillers. Mais Mediapart a publié lundi soir une information si baroque qu’elle paraît relever de la fiction : «Omicron : Blanquer a annoncé le nouveau protocole dans les écoles depuis Ibiza», en référence à une interview réalisée par le Parisien dimanche 2 janvier pour dévoiler, in extremis avant la rentrée, les nouvelles règles sanitaires en milieu scolaire, très lourdes pour les proviseurs, les enseignants, les profs et les enfants.

Dès lors, cette question : que faisait le ministre de l’Education nationale dans cette île des Baléares plus connue pour ses soirées enflammés que pour abriter une annexe de la rue de Grenelle, à la veille d’une rentrée scolaire percutée par le variant omicron ? L’Elysée a refusé de répondre et renvoyé vers le cabinet de Jean-Michel Blanquer, qui a livré cette explication : le ministre était en vacances, tout simplement, ce qui ne l’a pas empêché de travailler – le télétravail n’est-il pas devenu la norme après tout ? – et d’assister à toutes les réunions nécessaires.

Dans la foulée, Matignon a embrayé en précisant que le ministre était à deux heures de Paris et est resté joignable. «Est-ce que c’est une faute grave ? Non. Est-ce qu’on aurait préféré qu’il ne le fasse pas ? Oui. Son mea culpa est nécessaire», a développé un conseiller. Jean-Michel Blanquer s’est donc exécuté mardi dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale : «Il se trouve que le lieu que j’ai choisi a une symbolique que je regrette mais ne nous perdons par dans l’accessoire», a-t-il déclaré devant les députés. Mais au 20 heures de TF1, le ton était bien différent : «On ne va pas tous les jours battre sa coulpe parce que les adversaires ont envie de vous déstabiliser.»

Un ministre «carbonisé»

Evidemment, l’opposition s’était empressée de réclamer sa démission, du candidat écolo Yannick Jadot dénonçant un «niveau de mépris et d’irresponsabilité […] pas acceptable», au patron du Parti socialiste, Olivier Faure, estimant que «la confiance n’est plus possible». L’hypothèse d’un départ était inenvisageable mardi soir pour l’exécutif : «On ne donne pas la tête d’un ministre pour une faute morale.»

Mais le fait est qu’il y a plus que la virée ensoleillée de Blanquer. Depuis cette interview au Parisien, quelque chose clochait dans la majorité, comme un parfum de lâchage. Ce qui est peu commun en macronie, où l’usage est plutôt de faire bloc lorsque l’un des leurs est mis en cause. Le précédent du gouvernement uni comme un seul homme derrière Nicolas Hulot pourtant soupçonné de viol, en 2018, est suffisamment parlant. Cette fois, avant même le coup d’Ibiza, les mines étaient désolées à l’évocation d’un Blanquer déjà qualifié de «carbonisé» par un observateur avisé.

La présence du ministre à la Sorbonne le 7 janvier a sérieusement heurté dans les couloirs du pouvoir, où Blanquer n’était déjà pas particulièrement perçu comme le plus pertinent dans ses prises de paroles publiques comme dans ses prises de décision. Ce jour-là, le locataire de la rue de Grenelle n’avait rien trouvé de mieux que de se rendre à un colloque organisé par le Collège de philosophie, l’Observatoire du décolonialisme et le Comité laïcité république. Avec, au programme, la défense de l’universalisme face au «wokisme»«Le bien, le vrai, le beau, doivent en permanence être repensés», alors que trop «de relativisme consiste à dire que tout se vaut», avait philosophé Blanquer.

Pendant ce temps, le monde éducatif s’épuisait à faire respecter les consignes gouvernementales. Et lançait un appel à une première journée de mobilisation dans la rue pour le 13 janvier sur l’air du «trop, c’est trop», pointant particulièrement le mépris du ministre depuis le début de la crise. Une deuxième journée de mobilisation est d’ores et déjà prévue jeudi, et pour l’instant interdite par la préfecture de police de Paris selon la CGT et SUD.

«J’attends les grèves contre les raz-de-marée»

Dans la foulée des premières manifs qui ont très largement mobilisé tous les secteurs de l’enseignement, c’est le Premier ministre, Jean Castex, qui a dû organiser une rencontre avec les syndicats rue de Grenelle, et contraindre Blanquer a annoncer l’embauche de 8 000 personnes supplémentaires dans l’Education nationale d’ici à la fin de l’année. Ce dernier avait dû, déjà, se livrer à un semblant de mea culpa le lendemain sur France Info. Il semble loin le temps où Jean-Michel Blanquer était présenté comme la superstar de la macronie, parce qu’ami du couple présidentiel et «chouchou» de Brigitte Macron.

En ce mois de janvier, il a même un peu le blues (politique, car pour le reste, le ministre s’est marié le week-end dernier), lui qui se plaint de son sort devant plusieurs témoins : «C’est quand même un peu raide que je doive porter seul les problèmes de la première semaine de janvier.» Blanquer jugeait que le ministre de la Santé, Olivier Véran, était au moins aussi coupable que lui de la lourdeur du protocole, puisque c’est avenue de Ségur qu’ont été transformées en consignes les recommandations du Haut Conseil de la santé publique. Il invoquait face aux critiques son propre «courage politique» et le fait d’avoir «les épaules larges» pour tenir dans la tempête. Car le paradoxe est le suivant : la France n’a jamais cessé de se vanter de son choix de garder au maximum les écoles ouvertes. «C’est un triomphe français», aime à se glorifier Blanquer. A la veille de la mobilisation du monde éducatif, il lâchait : «C’est une grève contre le virus. J’attends avec impatience les grèves contre les raz-de-marée.» Et de se plaindre d’être «attaqué de toute part par des gens qui profitent de la crise sanitaire pour faire de la politique».

Mais Blanquer n’allait toutefois pas si mal : ces derniers temps, il ne cachait pas son bonheur d’avoir battu le record de longévité rue de Grenelle sous la Ve République, détenu par Christian Fouchet. Et racontait volontiers qu’il se verrait bien dépasser le vrai record, celui établi par Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique sous le Second Empire, de 1863 à 1869. Il y aurait alors de quoi être fier !

Charlotte Chaffanjon

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