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Vivement l'Ecole!

Ibiza – derrière les symboles, la destruction de l'école...

21 Janvier 2022 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education

Avec ses vacances à Ibiza, « Jean-Michel Blanquer a failli à son devoir  d'exemplarité »

EXTRAITS

Face à la dévastation de l'école, noyautée par le logiciel néolibéral, et à l'éreintement des personnels de l'Education Nationale, certains renvoient Ibiza au registre du superfétatoire. Mais l'« épiphénomène » du protocole des Baléares permet précisément à ces textes d’émerger, à ces bilans terribles de s’écrire, à cette comptabilité macabre de se solder, après plusieurs années de gouvernance inconséquente. Il dévoile le décalage entre le sacrifice des personnels et la désinvolture d'une politique : leur souffrance, son insolence.

« Dans ce récit à la première personne, [Jean-Michel Blanquer] aime à se camper en généralissime de la lutte contre la pandémie, à la tête d’un "piton de commandement", enfermé des jours durant avec ses plus proches collaborateurs "dans la salle sécurisée de la rue de Grenelle qu’on appelle la "war room" ».  

Le héros de cette histoire virile et guerrière est le ministre de l'éducation nationale, sauveur sacrificiel de la « continuité pédagogique »« L’ambiance est celle, fraternelle et tendue, des combats dans la nuit », lit-on sous la plume de Blanquer, dans son ouvrage intitulé École ouverte (Gallimard, 2021). 

Depuis que l’on sait qu'il organise le chaos sanitaire des écoles depuis Ibiza, la lecture de cette recension de Philippe Champy, qui commente avec malice l'oeuvre du ministre, sonne avec un surcroît d’ironie.

La réalité du valeureux combat de la « continuité pédagogique » ? Les masques-slip, les retraités appelés à venir travailler pour 27 euros de l’heure évoqués par Pascale Fourier ; l’aération impossible, la déroute des élèves, et surtout, l’angoisse d’attendre, jusqu’au dimanche soir, un protocole griffonné à la va-vite, finalement annoncé dans un journal payant. « Je suis sur le terrain, et ça glisse de partout »écrivait BK Chatrian, psychologue des écoles, la veille de la dernière journée de grève.

(...)

Le discours de l’absentéisme n’est que le versant stigmatisant d’une communication permanente qui, écrit Laurence de Cock« à coups de formules subventionnées — « nation apprenante », « vacances apprenantes », « école ouverte » — fabrique son propre récit alternatif », s’échinant à estomper le réel, lequel n’est que « classes surchargées, rideaux délabrés, salles inondées, fenêtres cassées, et chauffages en panne ». « Une chose est sûre, ajoutait BK Chatrian, mes collègues veulent travailler. Ils veulent faire leur métier. Mais pas dans le mépris. Pas dans le chaos. » 

Ce chaos, complétait Paul Devin dans un autre billet récent, n'est autre qu'« une nouvelle opportunité de discrédit du service public d'éducation pour faciliter sa mise en marché ». Une aubaine pour le noyautage de l’école par le logiciel néolibéral et pour des expérimentations de libéralisation — à l’instar du subreptice recours à Andjaro, société privée à qui a été confiée la gestion des remplacements en pleine pandémie. « Bel exemple de justification du recours à la privatisation par un déficit qualificatif de l’administration que les politiques gouvernementales ont produit en réduisant les moyens ». Une privatisation rampante du système éducatif et une « gouvernance budgétaire d’inspiration ordolibérale » que Théo R. et Mathurin S. analysaient déjà brillamment dans un texte d’avril 2021.

Autoritarisme élitaire et égalité des chances

Dans École ouverte, l’inénarrable récit homérique de Blanquer chroniqué par Philippe Champy, rhétorique martiale toujours à l’appui, le ministre flatte ses troupes. Il ose : « je m’étonne du faible nombre de récits évoquant l’héroïsme de nos professeurs. Un peu comme si, pendant une guerre, on ne parlait que des pertes, pourtant inévitables, et jamais des victoires ».

Cette glorification hypocrite, qui n'est pas sans rappeler celle du corps soignant en début de pandémie, prend place dans un texte qui permet de saisir la conception profondément antidémocratique de l’éducation, relate Philippe Champy, ainsi que l’« autoritarisme élitaire » de sa « République des chefs » ; mais aussi son adhésion sans faille à la rhétorique méritocratique, à la mythologie de « l’égalité des chances », au miracle des destinées individuelles, cette grande fabrique d’inégalités.

(...)

Epiphénomènes et inventaire des colères

Il faut donc, pour l’auteur, se défaire de l’individualisation des problèmes, au risque de profiter aux défenseurs du statut quo. Car nos grilles d’analyses sont elles-mêmes encapsulées dans le capitalisme : « Le système capitaliste n'y étant pas pour rien dans l'affaire tend à fabriquer des explications basées sur les individus plutôt que sur les structures […] non seulement le capitalisme s'accommode de cette personnalisation de la vie politique, mais il la promeut. »

Dans un texte offensif (« Ibiza : et alors ? ») publié le lendemain, Jean-Pierre Véran enfonce le clou : « Au lieu de parler de la politique réellement conduite depuis cinq ans, et de dresser le bilan du quinquennat en matière éducative, on se focalise sur un événement qu’on aurait pu tout aussi bien ignorer. Passons rapidement au fond des choses, s'il vous plaît. »

Mais à la lecture de ces billets, on est frappée par leur teneur performative. En ramenant le séjour aux Baléares au registre du superfétatoire et du symbolique, ces textes saisissent précisément l’occasion de dresser « l’inventaire des colères », pour reprendre une formule de Laurence de Cock. L’épiphénomène Ibiza permet justement à ces textes d’émerger, à ces bilans terribles de s’écrire, à cette comptabilité macabre de se solder, après plusieurs années de gouvernance inconséquente.

Sans compter que le scandale, agissant en déclic médiatique, vulgarise Blanquer. L’incompétence du ministre, propulsée sur le devant de la scène par la force du symbole des Baléares, devient accessible au plus grand nombre et aux éventuels inattentifs. Enfin, si le scandale est retentissant, en dépit de ses airs de superfluité, c’est précisément parce qu’il illustre le décalage entre le sacrifice des personnels de l'éducation et sa désinvolture, entre leur souffrance et son insolence ; qu’il révèle, par contraste, « le prix du mépris ».

Livia Garrigue

Texte intégral en cliquant ci-dessous

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