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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... René de Obaldia...

30 Janvier 2022 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Moi aussi, moi aussi j’aimerais être comme vous, un homme quotidien, avec des problèmes quotidiens, des mœurs quotidiennes, partageant les idées quotidiennes de mon quotidien… Une mesure. Un équilibre. Une santé !… Je me lève, je me lave, je me vêts, je prends mon petit déjeuner, j’embrasse ma femme sur le front, mes enfants sur la bouche, je me rends sur le lieu de mon travail. Salutations. Considération. Augmentation. Le soir, dès mon retour, je me déchausse ; je bredouille quelques mots et me noie dans la télévision. (Prenant la voix sucrée de la speakerine.) « Bonsoir, chers téléspectateurs, chers petits enfants de troupe… J’espère que vous avez grandi depuis hier »… Et voici les actualités toutes fraîches : Le cadavre du Pape flotte dans ma soupe, on saute à la perche au milieu de mes spaghetti, j’avale Miss Univers avec mon petit suisse… (Epuisé.) … Oui, je dors ! Je passe une nuit noire… Merci ! Le dimanche je mets mon habit du dimanche et pars en voiture avec toute ma famille. Objectif : absorber de l’air frais comprimé entre deux villes. Nous rentrons épuisés, mais contents. Le lundi, je remets mon habit du lundi, et si parfois il m’arrive de prendre celui du jeudi pour celui du mercredi, c’est ce qu’on appelle faire une « frasque ». Par nature, l’homme est sujet aux frasques. Aussi, ma femme me pardonne-t-elle. Elle ouvre la porte et me tend ses bras de femme en pleurant, et je pleure avec elle… La joie est peut-être triste ?… Voilà. Voilà tout. Un homme quotidien.

« Mais vous avez vu ! Vous avez vu !… Du Grand Guignol, tout simplement. Je suis condamné à la grandeur, au Grand Guignol ! La grandeur confine aux abîmes et les abîmes grouillent de monstres. Le Capitaine Kraspeck est légion. Je dors debout, je veille couché, sans cesse à monter la garde de ma peau. Peut-être aurais-je dû me laisser étrangler ? Je serais passé enfin de l’autre côté – le côté du plus fort – sans armes ni bagages, embrigadé sur-le-champ dans l’Armée Céleste. (S’enflammant à cette merveilleuse idée.) Anges, Archanges, Chérubins, Séraphins, Trônes, Dominations, Vertus, venez, emmenez-moi !… Je ne suis qu’un pauvre général, tout nu sous son uniforme, un aspirant de la dernière heure… Emportez-moi sur vos ailes flamboyantes, déposez-moi là-haut sur un tapis de mousse, entouré d’arbres et d’oiseaux inaltérables, et je contemplerai les vierges, jeunes filles invincibles assemblées auprès d’un ruisseau étincelant, se pinçant et riant, lavant les draps énormes de l’azur… (Il tombe à genoux et invoque ardemment le Ciel.) … Trônes qui reposez sur vos trônes, Chérubins glacés… Vous tous, amis du Ciel : petites sœurs corpuscules, mes frères les protons, les neutrons, les ions, Lord Archibald. Isotope, Lady Bactérie… Sir Pollution Atmosphérique… »

René de Obaldia - Le général inconnu

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