Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Frédéric Verger...

23 Décembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

FRÉDÉRIC VERGER, SUR les toits / RENTREE 2021 - EUR 5,04 | PicClick FR

 

Au sommet d’une montée légère entre deux hautes cheminées, j’avais tendu un drap qui protégeait un espace étroit mais plat et cimenté jonché de vieilles couvertures trouvées dans l’appartement. Nous pouvions nous abriter du soleil et même nous y étendre tête-bêche. Au printemps, lorsque nous avions dû y passer trois journées (nous retournions la nuit dormir dans l’appartement), j’avais complété cette installation en allant fouiller dans les maisons en ruine – nombreuses dans le quartier – ou sur les chantiers de celles qu’on rénovait pour y trouver des planches. J’ai toujours aimé travailler de mes mains et je pris plaisir grâce aux quelques outils volés à rehausser notre drap en le soutenant par des planches dressées contre les montants de ciment qui protégeaient les cheminées. Avec des planches plus étroites, j’avais même construit deux rangées d’étagères un peu branlantes mais qui tenaient le drap lorsque soufflait le vent et où nous pouvions ranger nos affaires, quelques provisions ainsi que les crayons de couleur et les morceaux de carton sur lesquels Liola dessinait et découpait une maison de poupée un peu particulière, mais j’aurai l’occasion d’y revenir. Comme pour une fête, Liola avait passé une petite robe blanche de joueuse de tennis miniature et enfilé de petites chaussures noires brillantes, molles comme du carton mais qui semblaient vernies d’un glaçage étincelant de pâtisserie.

 

La matinée se déroula aussi joyeusement qu’un pique-nique. Une fois rangées nos boîtes, notre bouteille d’eau, la cage de l’oiseau suspendue au crochet d’une cheminée, je proposai à Liola une promenade à condition qu’elle ne lâche pas ma main. Car j’avais vite compris lors de mes premières explorations que le sentiment d’être perdu au milieu d’un océan de tuiles était une illusion. Ses remous paraissaient s’étendre à l’infini comme ceux de la mer mais dès qu’on se mettait à l’arpenter, très vite on manquait de tomber dans la fente étroite d’une ruelle. Elles couraient partout, aussi dangereuses que les crevasses d’un glacier car lorsqu’on se promène sur les toits le regard est attiré par le ciel.

 

À côté de l’abri, il y avait d’autres cheminées, assez hautes, que nous escaladâmes pour apercevoir sur les quais filer des silhouettes. Nous avions l’impression d’être des enfants de géants qui, après avoir renversé une boîte d’humains-jouets, observaient leurs allées et venues ridiculement affairées. Peu de bateaux. Deux ou trois vieux navires aux voiles grenues, miroitantes comme un mur où tremble le reflet d’un seau. Et au sommet d’un petit bois qui semblait le décor d’une féerie de théâtre, une grande église surmontée d’une statue d’or de la Vierge, son enfant sur le bras. D’où nous étions, elle inspirait une confiance calme dans la vie.

 

Les pentes des toits n’étaient pas très raides, nous en parcourûmes quatre ou cinq car elles se touchaient et nous pouvions, sautant à peine pour passer de l’un à l’autre, flâner sans crainte, le nez au vent, comme dans un jardin où nos pas entrechoquaient des pierres. Liola aimait la danse, les tuiles sonnaient sous ses entrechats. Les cheveux noirs coupés au bol tressautaient en une masse si compacte qu’on croyait entendre quand ils retombaient un soupir de soie. Pour qu’elle se rende compte du danger, je lui pris la main et la conduisis au bord d’un de ces gouffres étroits qui nous entouraient. Je lui fis faire le tour de ce que j’appelai notre domaine afin qu’elle les voie tous. Il était encore tôt, aucun bruit n’en montait, seulement des courants d’air plus ou moins frais, plus ou moins puants. L’odeur de pourriture des murs se mêlait à celle des ordures que dans notre quartier beaucoup jetaient dans la rue, à peine enveloppées dans des vieux journaux. Parfois on y entendait résonner des claquements de talons. Et, bien que nous ne soyons sur les toits que depuis deux heures, ces bruits de pas semblaient déjà mystérieux et étranges. En dehors des tuiles, nous n’apercevions que les volets des derniers étages, entrouverts sur des trous noirs où parfois tintait quelque chose, et ce bruit avait un air fantastique car il paraissait impossible qu’on puisse vivre dans cette encre.

 

Frédéric Verger - Sur les toits

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :