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Vivement l'Ecole!

Baker contre Blanquer

3 Décembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Blanquer, #Education, #Philosophie

Podcast / C'est arrivé le. 3 juin 1906 : Joséphine Baker, la plus  résistante des meneuses de revue

Joséphine Baker. Photo studio Harcourt

La puissance radicale de la figure de Joséphine Baker est aux antipodes des discours pleutres des politiques d’aujourd’hui. Elle souligne la nécessité pour la gauche de s’appuyer désormais sur cette façon d’être contestataire, à la fois morale et populaire.

Comment ne pas trouver profondément réjouissante l’entrée de la grande Joséphine Baker, première femme noire au Panthéon viriliste – elle qui réunit tant de traits qui sont chers à tou·te·s, le génie artistique, le courage dans la Résistance, la générosité envers les enfants de toutes couleurs ? Comment ne pas adorer cette image culte de Joséphine Baker aux côtés de Martin Luther King, à la Marche des libertés à Washington en août 1963, en uniforme de l’armée de l’air française bardée de décorations ? Comment ne pas apprécier pour une fois un président qui a été capable d’honorer une femme par ces mots mêmes «héroïne de guerre, danseuse, chanteuse, noire défendant les noirs, mais d’abord femme défendant les humains» ? Le premier trait, bien appuyé, le combat dans la Résistance – ah on ne prononce pas le nom d’«espionne», moins valorisant malgré ce qu’il demande d’ingéniosité, de courage et de charmes – est bien sûr ce qui vaut à Joséphine Baker cette panthéonisation – refusée à Gisèle Halimi pour cause de sympathies FLN pendant la guerre d’Algérie.

Mais la vraie force du geste est de récompenser une artiste singulière, une figure érotisée et fantasque de la Revue nègre, une icône enfin de la culture populaire – dont la manière d’être et le style de vie, d’un bout à l’autre, exprimaient une esthétique et une éthique originale, et profondément anticonformiste. Et on ne l’a guère souligné au-delà de l’image de 1963 : Joséphine Baker fut victime du racisme dès sa naissance – une enfance dans la pauvreté et la violence extrêmes – et lors de chacun de ses passages aux Etats-Unis. Cette expérience fit d’elle une puissante militante globale pour les droits civiques. Dès 1955, Joséphine Baker porta l’écho en Europe de l’indignation soulevée par le lynchage au Mississippi du jeune Afro-Américain Emmett Till, suivi de l’acquittement des deux assassins, qui ne se sont pas gênés pour revendiquer leur crime. Son discours en préface au «I have a dream» de King (avec à ses côtés Marlon Brando, Paul Newman, Joan Baez, Bob Dylan…) est l’exemple même d’un positionnement de la culture contre le racisme. Elle y rappelle ses voyages aux Etats-Unis dans les années 1950 : «On ne me laissait pas entrer dans les bons hôtels parce que j’étais de couleur, ou manger dans certains restaurants. Et je me suis dit : “Mon Dieu, je suis Joséphine, et s’ils me font ça à moi, qu’est-ce qu’ils font aux autres personnes en Amérique ?” J’ai été invitée dans les palais de rois et reines, dans les maisons des présidents… Mais je n’ai pas pu entrer dans un hôtel en Amérique et obtenir une tasse de café, et cela m’a mise en colère.» Elle ne manque pas d’évoquer les autres minorités : «Les Asiatiques, les Mexicains et les Indiens, ceux d’ici aux USA et ceux de l’Inde.» Tout est dit, comme une prémonition de ce moment de 2021 où Joséphine Baker serait considérée en France à la hauteur de son génie, mais ô combien mieux que tant d’habitants des quartiers populaires.

Se défendre, partout dans le monde, par ce qu’elle était

Macron nous dit que le jour de ce discours, «elle était plus française que jamais». Que veut-il dire par là, à part l’uniforme ? La lutte pour les droits deviendrait une spécialité française ? Mais notre président précise : «Elle ne défendait pas une couleur de peau», «elle portait une certaine idée de l’homme (sic)». Que diable signifie «défendre une couleur de peau» ? On ne «défend» pas une couleur, on se défend – quand on est attaqué, et en se défendant on révèle les conditions sociales et politiques de cette attaque. Cette défense a un nom, l’antiracisme, n’en déplaise au Président et son ministre de l’Education qui aiment si peu ce mot. Se défendre, partout dans le monde, par ce qu’elle était (noire, femme, bisexuelle, artiste, espionne… ), c’est ce que fit Joséphine Baker. Baker, pas Blanquer.

Un discours qui promeut une artiste grandiose, mais en même temps fait la leçon aux autres personnes racisées sur la bonne façon de l’être – pas «en colère» mais gentille et universaliste, qualificatif dont on affuble Joséphine Baker – en lui attribuant l’idéologie présidentielle dans le genre du mansplaining le plus lourdingue. Ce moralisme est insupportable en soi, mais encore plus pour une personnalité qui fut d’abord caractérisée par son anticonformisme et sa combativité, aux antipodes des discours pleutres des politiques d’aujourd’hui. Leur conformisme «nous chagrine» comme le disait Emerson, car en récusant toute revendication il (se) nourrit (de) l’imbécillité nationaliste et la caricature identitaire de la droite et de l’extrême droite. Mais comment ne pas déplorer aussi l’incapacité des politiques notamment à gauche à se saisir d’une telle occasion pour s’en différencier ?

La puissance radicale de la figure de Joséphine Baker, le sens de sa panthéonisation dans notre culture, soulignent la nécessité désormais à gauche de s’appuyer sur ce potentiel pédagogique de valorisation d’une façon d’être morale et contestataire. Elles rappellent que la culture populaire – danse, musique, séries télévisées, sport, BD, rap… est la source d’une partie de la culture politique et que cette vitalité nous sauve d’une politique réactionnaire (1), de la culture ringardissime que nous présente sa propagande électorale. Les thématiques de la Casa de Papel, The Handmaid’s Tale, Hippocrate sont reprises dans des manifestations ; les punchlines des rappeurs sont détournées pour démasquer les modes conformistes de discours politique. Ces éléments, comme l’allure de Joséphine, constituent la toile de fond esthétique des mouvements contemporains, ceux – antiracistes, féministes, environnementalistes – qui pourraient changer la donne des prochains mois, comme ceux sur lesquels Joseph Biden s’est appuyé pour défaire Trump en 2020.

Sandra Laugier

(1) Voir Frédérique Matonti, Comment nous sommes devenus réacs, Fayard, 2021.

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