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Vivement l'Ecole!

Pronom «iel» : l’Académie française a-t-elle autorité sur la langue française ?

20 Novembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Langue, #Politique, #Blanquer

Académie française |

Dénonçant l’arrivée du pronom non genré dans «le Robert», le député LREM Jolivet a saisi les immortels. En réalité, si l’Académie a une aura médiatique, elle a peu de pouvoir sur l’évolution de la langue française.

Suite à «l’entrée», dans le dictionnaire en ligne du Robert, des pronoms non genrés «iel» (singulier) et «iels» (pluriel), vous nous faites part de la réaction indignée du député LREM François Jolivet sur Twitter : «Les auteurs [du Robert] sont donc les militants d’une cause qui n’a rien de Français : le #wokisme», écrit-il sur le réseau social. Et l’élu de joindre à son tweet une lettre adressée à «Madame le secrétaire perpétuel de l’Académie française», dans laquelle il interroge l’institution : «En votre qualité de gardien de notre langue française, pourriez-vous nous dire si vous avez délibéré sur le sujet.» Dès lors, vous nous demandez si l’Académie est bien «la gardienne du bon usage» du Français, et nous interrogez sur «le statut juridique de ses avis».

Créée en 1635 sous Louis XIII, l’Académie française, composée de 40 membres nommés à vie, a pour «principales fonction», selon l’article 24 de ses statuts, «de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences». Pour ce faire, elle devait réaliser, à l’origine, quatre ouvrages : une rhétorique, une poétique, une grammaire et un dictionnaire. Mais en dehors d’une grammaire publiée en 1932 – fortement décriée –, elle ne conservera finalement qu’une seule de ses missions : le dictionnaire.

«Pas les compétences pour rédiger un dictionnaire»

Un ouvrage qui «ne devra ne pas seulement enregistrer dans un ordre alphabétique des mots avec leur explication, [mais] devra choisir aussi les mots d’usage propres à figurer dans la conversation, dans les discours, dans les écrits qui doivent être à la portée de tous», explique l’académie sur son site.

Après une première édition en 1694, l’institution en publiera sept autres jusqu’en 1935, dont certaines empreintes de réformes majeures de l’orthographe. Soit un dictionnaire complet et révisé tous les 40 ans environ. Mais depuis, le rythme a perdu de son élan. En 90 ans, les immortels n’ont atteint que la lettre S de la neuvième édition (publiée par morceaux au fur et à mesure de sa révision). Plus précisément le mot Sérénissime. Résultat : tous les mots compris entre Sérénissime et la lettre Z connaissent une définition relevant, au mieux, des années 30. Et tous les mots créés depuis 1935 et compris dans ce même intervalle de lettre sont tout bonnement… absents du dictionnaire. Même dans la dernière édition partielle, les mots du début de l’alphabet (de A à E) manquent un peu de fraîcheur, puisque leur définition relève de 1992, date de la publication du premier tome du «nouveau» dictionnaire, ou ne figurent pas, pour ceux créés depuis cette date.

Une lenteur conduisant à un décalage permanent par rapport à l’évolution de la langue, et qui s’expliquerait par la nature actuelle de l’institution : «Ses membres, essentiellement des écrivains, même largement secondés par des agrégés de lettres, n’ont pas du tout les compétences pour rédiger un dictionnaire, explique la linguiste Laélia Véron (université d’Orléans). C’est un vrai métier, comme lexicographe, dont l’Académie est grandement dépourvue.» Une lacune qui, de fait, empêche l’Académie française «de travailler sur les nouveautés et l’actualisation de la langue française». Et rend d’autant plus hypothétique son rôle, au long cours, de «gardien de la langue française».

«Il n’y a pas de gardien de la langue»

Pour remédier à ce retard chronique, l’Académie se fend parfois de déclarations, comme en octobre 2017 contre l’écriture inclusive, qualifiée de «péril mortel»ou de commentaires, dans sa rubrique «dire, ne pas dire», comme elle le fit en juillet 2020 contre l’usage du terme «présentiel».

Le dictionnaire en tant que tel, ou ses prises de position, ont-elles pour autant une valeur juridique ? «Aucune institution n’a autorité sur la langue française», affirme Maria Candéa, professeur de linguistique à la Sorbonne-Nouvelle.

«Réglementer la langue française ne veut rien dire. L’Académie française peut faire des recommandations au public, mais il n’y a pas un gardien de la langue, pas d’organisme qui fixe la norme, abonde un haut fonctionnaire travaillant dans ce domaine. Le principe reste celui de la liberté d’expression et les Français peuvent, à titre privé, écrire comme ils l’entendent. Pour se moquer de l’académie, Voltaire en son temps s’amusait d’ailleurs à faire des fautes d’orthographe.»

Le dictionnaire de l’Académie détient néanmoins une spécificité : il est le seul à être publié au Journal officiel, au fur et à mesure de l’avancée de sa révision. Une procédure qui lui confère un statut particulier vis-à-vis des services de l’Etat et des services publics en général, mais les immortels étant, comme nous l’avons vu plus haut, tellement en retard sur l’évolution de la langue que cette position a finalement peu de conséquences.

«Combler les lacunes de vocabulaire»

L’Académie n’est cependant pas dépourvue de tout pouvoir. Elle siège ainsi, actuellement en la personne de Frédéric Vitoux, au sein de la commission d’enrichissement de la langue française. Placée sous l’autorité du Premier ministre et coordonnée par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), cette commission, selon son site, «a pour mission première de créer des termes et expressions nouveaux afin de combler les lacunes de notre vocabulaire et de désigner en français les concepts et réalités qui apparaissent sous des appellations étrangères». Elle travaille pour ce faire sur un réseau de 19 groupes d’experts des domaines scientifiques et techniques.

Cette structure, qui approuve 200 à 300 nouveaux mots par an, ne se situe donc pas dans le domaine du vocabulaire courant, même s’il lui arrive de déborder un peu, comme avec l’approbation, récemment, du terme «infox» en lieu et place de «fake news». L’Académie française, représentée dans cette commission, a dès lors le pouvoir de valider – ou non – les propositions qui y sont débattues, même si un connaisseur explique que les décisions sont prises de manière «consensuelles».

Autre domaine où elle a un pouvoir, mais ici plutôt de nuisance : la réforme de l’orthographe. Elle a ainsi réussi à torpiller la dernière, en 1990, suite à un pataquès en interne qui vu les académiciens approuver la réforme… avant de la dénoncer. «Elle pourrait initier des réformes de l’orthographe, elle en a mené plusieurs avec succès dans le passé, mais elle n’en a plus les compétences depuis trop longtemps», juge Maria Candéa.

«Légitimité médiatique»

En retard constant sur l’évolution de la langue, consultée, mais avec d’autres, sur les réformes de l’orthographe ou les termes techniques, l’Académie n’a donc pas vraiment le statut de «gardien de la langue française», détenu par nul autre par ailleurs. Reste que la langue «a besoin de normes, de grammaires et de dictionnaires, explique la linguiste Maria Candéa. Mais cette fonction revient plutôt aujourd’hui aux dictionnaires privés (Larousse et Robert), qui eux-mêmes entérinent l’usage observé dans la population».

«L’Académie française a une légitimité médiatique, mais ce n’est pas elle qui travaille sur les nouveautés et l’actualisation de la langue française, abonde Laélia Véron. En plus des dictionnaires privés, il y a plein d’initiatives, passées ou actuelles, qui concourent à cet exercice à la place de l’Académie.»

Comme le Trésor de la langue française, lancé par de Gaule en 1970 et qui regroupe 90 000 entrées ; celui, assez technique, donc, de la commission d’enrichissement de la langue française, France Terme ; le collaboratif Wiktionnaire ; Ou encore le foisonnant Dictionnaire des francophones, qui rassemble le français parlé sous toutes ses formes dans les pays francophones.

Luc Peillon

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