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Vivement l'Ecole!

Mauvaises langues, un député LREM et Jean-Michel Blanquer assurent la promo du pronom neutre iel

18 Novembre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Langue, #Blanquer

Les pronoms « iel​​​ » et « ielle​​​ » consacrés par le Petit Robert (MàJ :  Un député LREM soutenu par Blanquer dénonce le « wokisme » et écrit à  l'Académie française) - Fdesouche

François Jolivet, soutenu dans la foulée par le ministre de l’Education nationale, s’est élevé contre la décision du dictionnaire «le Robert» d’ajouter «iel» dans son édition numérique. Ignorant qu’une langue est une convention échappant par essence à toute censure.

Depuis quelques jours, le mot «iel» est partout dans les médias. Presque chaque site d’information a écrit un article avec ce pronom dans le titre, iel résonne sur toutes les ondes et dans pas mal de conversations. Et ce, grâce à l’action d’un député de la majorité soutenu par le ministre de l’Education nationale.

Dans un tweet mardi, François Jolivet, soutenu dans la foulée par Jean-Michel Blanquer, s’est élevé contre la décision du dictionnaire le Robert d’ajouter iel dans son édition numérique. Précédé de la mention «rare», il est ainsi défini : «Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre.» Le dictionnaire mentionne aussi la variante «ielle» et les pluriels «iels», «ielles». Et ça, c’est révoltant pour le député, qui s’est carrément fendu d’une lettre ouverte aux membres de l’Académie française «pour connaître leur point de vue sur une initiative» qu’il juge «très malheureuse» car elle consiste à introduire des «des mots que je méconnais». Pour l’élu LREM, «cette orientation du Petit Robert serait le stigmate de l’entrée dans notre langue de l’écriture dite inclusive sans doute précurseur de l’avènement de l’idéologie woke». Et ça, ce n’est pas tolérable.

Evolution de la langue

Le dictionnaire explique avoir décidé d’inclure iel car son usage, bien que faible, «est en croissance forte depuis quelques mois». Comme son sens «ne se comprend pas à sa seule lecture, […] il nous est apparu utile de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent, qu’ils souhaitent l’employer ou au contraire… le rejeter», a indiqué le directeur général des éditions Le Robert, Charles Bimbenet. Selon lui, ce choix ne vaut pas adhésion au mot, il s’agit d’une simple observation de l’évolution de la langue. On peut d’ailleurs s’étonner que des politiciens veuillent censurer les termes d’un dictionnaire, publié par un éditeur privé. Une entreprise vouée à l’échec, et démontrant une ignorance crasse de ce qu’est une langue, une convention en évolution perpétuelle entre ses locuteurs, impossible à contrôler.

Car si le pronom iel est de plus en plus écrit et parlé, c’est qu’il y a des besoins. On le convoque notamment lorsqu’on ne souhaite pas donner un genre féminin ou masculin à une personne ou à un groupe de personnes («iels seront douze élèves cette année», par exemple) et lorsqu’on veut exprimer des identités de genre non conformes au stéréotype binaire homme-femme. Le français n’ayant pas de genre neutre comme l’allemand ou le norvégien, on invente de nouvelles formes ou on en réactive d’anciennes.

Certes iel ne met pas tout le monde d’accord. Certains préfèrent d’autres pronoms neutres comme «ael», «al», «ol» ou «ul». Alpheratz, qui se genre au neutre avec le pronom al, et se définit donc comme «enseignanx-cherchaire» au laboratoire STIH à Sorbonne-Université explique : «Iel est une contraction de “il” et “elle”, contrairement à al, ol et ul, qui ne contiennent pas de reproduction de la pensée binaire». Des linguistes mettent également en avant le fait que iel retranscrit un ordre androcentré avec le masculin en premier et le féminin ensuite, ce qui n’est pas le plus pertinent pour les promoteurs d’une langue non sexiste.

«Le pronom neutre existait en ancien français»

Par ailleurs ces pronoms ne sont pas tous des créations modernes. «Le genre neutre est attesté dès le IXe siècle. Le pronom neutre existait en ancien français, il s’agissait de “el”. Il y avait aussi deux variantes régionales, al et ol», retrace Alpheratz.

La quête de nouvelles formes neutres se retrouve dans un grand nombre de langues. L’anglais a réactivé l’utilisation de «they» comme pronom singulier neutre, qui était attesté au XIVe siècle avant de s’effacer. En Suède, c’est un livre pour enfants qui a ancré un nouveau pronom dans la langue, comme le racontent les chercheurs Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel dans Le cerveau pense-t-il au masculin ? L’album met en scène Kivi, un personnage androgyne. Pour le désigner, l’illustratrice et l’auteur du livre ont décidé d’utiliser le pronom «hen», une variante neutre alors très rare en suédois. Lors de la publication en 2012, les réactions du public furent relativement hostiles. Mais – n’en déplaise à Jean-Michel Blanquer – en seulement trois ans, hen s’est répandu dans les médias, dans les discours des femmes et hommes politiques, dans certains textes juridiques. En 2015, il a été inclus dans le dictionnaire de l’Académie suédoise et l’hostilité initiale s’était estompée.

Après les pronoms, l’autre écueil, c’est le lexique. C’est-à-dire, que fait-on des adjectifs, des noms et des participes qui ne sont pas invariables en genre ? «Les mots de genre neutre existent, encore faut-il les connaître», répond Alpheratz. Sur son site, al recense plusieurs centaines de propositions issues de son ouvrage Grammaire du français inclusif, comme «amiralx», «Françaix», «députæ» ou «comédian». Mais est-ce compréhensible par le plus grand nombre ? Sur ce point, les études sont encore balbutiantes. Alpheratz justifie : «La recherche a toujours un temps de retard sur l’émergence des phénomènes.» Mais pas autant que certains politiques.

Eva Moysan

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