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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Emmanuelle Lambert...

16 Novembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Ce dimanche, les mouvements de rébellion, la gouaille énergique avaient disparu, ainsi que la question de l’hôpital. Cette dernière ne se posait plus depuis longtemps, depuis ce temps suspendu, comme extensible, où l’on glisse d’abattement en regain, d’épuisement en espoir, sorte de danse précaire qui, toujours, passe par la case hôpital, pour y guérir ou pour y mourir. J’empruntais les mêmes trottoirs, dans les mêmes villes, avec toujours le même espoir que tout tiendrait encore un peu, en équilibre.

Lorsque je suis arrivée dans la chambre, après m’être fait entreprendre dans l’ascenseur par deux hommes qui pensaient que je faisais partie du personnel (cela signifiait apparemment que j’aurais dû me prêter à leur badinage), il était assis sur son lit. J’ai interrogé l’épouse d’un coup d’œil, elle a eu un mouvement à peine perceptible. Cela voulait dire : Plus tard. Face à eux, adossé au mur, les bras croisés et la blouse entrouverte sur une chemise à carreaux, le regard doux encadré de petites lunettes cerclées, se tenait le médecin auquel le copain, rattrapé par la limite d’âge, avait finalement passé le relais.

Lui hochait la tête en regardant ses cuisses que par réflexe j’ai également fixées. Des deux jambes épaisses et glabres, derrière lesquelles, adolescente, je m’épuisais à marcher dans des randonnées qui prenaient le plus souvent fin avec mon évanouissement faute d’eau ou de sucre, des membres épais et solidement plantés dans le sable lorsque, entièrement nu, il prenait soin d’exposer sa personne au soleil et son sexe à la plage, provoquant chez l’enfant que j’étais une honte universelle, il ne restait plus grand-chose.

J’ai pensé à notre premier chien qui, à la fin de sa vie, n’avait plus de musculature. Elle avait fondu avec l’épuisement, son souffle exsangue peinant à attraper l’air, qui lui faisait émettre des râles pour faire trois pas.

« On oublie volontiers qu’en moyenne, nous mourons sept fois plus lentement que nos chiens. » Ainsi s’ouvre La Route du retour, le roman de Jim Harrison. Je l’ai lu à plusieurs reprises avec un émerveillement toujours renouvelé, surtout pour la première partie, le journal du grand-père. Ces lignes m’avaient évoqué le livre d’un autre écrivain américain, John Fante. C’est lui qui m’avait fait découvrir Fante, et offert Mon chien stupide, roman qui me semblait avoir été écrit à l’avance dans une sorte de prémonition poétique gratuite, comme si l’auteur, depuis les années 1960, avait pris soin de décrire pour nous seuls ce que provoquerait dans notre famille l’irruption d’un être vivant hors norme, notre chien.

Dans les rues aux pavés disjoints, ma sœur et moi marchons d’un pas inégal. Les orteils qui dépassent de nos sandales viennent parfois cogner contre les petits cailloux du Rhône dépolis aux bords irréguliers, marron, jaune passé et noir par endroits. On dirait des patates fossilisées. Elles nous sourient.

Nous avons peut-être trois et dix ans, nous mourons d’ennui dans le marché aux puces où nous ont traînées nos parents, indifférentes aux amas de vaisselle, de cafetières en étain, de poêles en cuivre, de verroterie diverse et de vieux jouets incomplets. Ils ressemblent à ceux que la mère de ma mère achète pour les réparer, en souvenir de ceux qu’elle n’a pas eus, comme si elle pouvait recueillir l’enfant orpheline et abandonnée qu’elle avait été, et offrir des poupées délaissées à son propre souvenir.

Déjà, les mange-disques que j’ai connus petite ont rejoint les contingents d’objets oubliés, leur orange plastique repose, inerte, avec les oursons de laine et les landaus de poupée. Au fond du marché se forme un attroupement, des voix, j’ai la main dans celle de ma mère, et je sens au ventre une boule d’énergie. Ma patience sera enfin récompensée ; dans un carton de déménagement, six chiots jappent et s’agitent. Ils sont à donner. Sous le soleil de midi, campé dans l’un des bermudas colorés qu’il affectionnait, il tente de battre en retraite, comme s’il était encore temps. Comme si nous n’avions pas vu les six boules affolées qui nous attendent dans leur carton gratuit. Il tourne le dos aux sons mouillés émis par les chiots. Le poids de deux fillettes, pendues à chacun de ses avant-bras, se laissant traîner comme des piles de linge, le ralentit, il jette un œil. Sermonne. « Vous vous en occuperez, un animal c’est une responsabilité, moi j’en veux pas. » Sur la route du retour, il continue de grommeler derrière son volant, la voix couverte par les jappements suraigus du tout petit corps qu’on a posé dans une boîte à chaussures.

Emmanuelle Lambert - Le garçon de mon père

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