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Vivement l'Ecole!

Quelle société voulons-nous ?

21 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

Questions pour un confiné – Dossier France Bleu

L’époque a bien des raisons d’être contestée mais plutôt que de céder à un désir obscur de clôture et de soumission, il faut prendre soin de la liberté qu’elle nous offre. Même si cela demande du travail et de l’engagement, du féminisme à la défense de la liberté d’expression.

Parmi les questions décisives qui se posent à nous en période électorale, il en est une qui relève de la philosophie politique comme de la psychanalyse, celle du jugement que nous pouvons porter sur la modernité. Si le monde qui vient doit être celui de la contestation, ainsi que le prédit le dernier rapport prospectif de la CIA, il convient de se demander ce que nous contestons et en vue de quoi nous le faisons, bref, quelle société nous souhaitons.

On peut critiquer, dans la modernité, le nouveau stade du capitalisme que nous connaissons. En creusant les inégalités et en épuisant les sujets humains, il invente une forme d’aliénation que Marx n’aurait pu envisager. L’idée du rendement nous envahit, rendant suspecte toute gratuité, toute inutilité, tout intervalle vide. Si nous contestons que la finalité d’une société humaine réside dans la seule productivité économique, nous devons refuser autant une éducation tournée vers la seule adaptation aux valeurs d’efficacité qu’une exploitation destructrice de la nature. Bien sûr, on peut aussi s’inquiéter de la tendance narcissique à aimer son image plus que soi-même et à juger d’autrui par la ressemblance avec celle-ci. La juste contestation implique également que nous cessions de fermer les yeux sur les esclaves invisibles qui sont à notre service et dont le nombre aurait rendu envieux les plus riches des maîtres des époques antérieures – esclaves jamais seulement technologiques mais toujours aussi incarnés dans des êtres humains qui n’ont souvent pas passé le seuil de l’adolescence. Il existe aussi un mépris moderne de la pauvreté, qui frappe d’inanité le recours égalitaire à la loi et au droit, et même un mépris de l’altérité, au sein de sa propre personne comme en celle d’autrui.

Pourtant, un phénomène social n’est jamais unilatéral. S’il peut être traversé d’un mouvement qui va vers la destruction, la souffrance et la servitude, il est également animé d’une autre tension qui va, elle, dans le sens de la liberté, de la culture et de la perpétuation de la vie. Si l’on peut schématiquement opposer des sociétés tournées vers la production (celles qu’on dit modernes) et des sociétés occupées plutôt du lien social (considérées comme traditionnelles), il faut aussi préciser que toutes sont traversées par des forces contraires et parfois conflictuelles. Ni les sociétés traditionnelles ni les sociétés modernes n’échappent à la bivalence et donc à la critique. On entend parfois dire que le problème de la modernité résiderait dans son caractère «occidental». Pourtant, si l’orientalisme est un mythe, l’occidentalisme en est un aussi, pas moins dangereux que le premier. Il n’existe pas, dans l’histoire, de sagesse immémoriale dont il faudrait retrouver le secret. La réalité est plutôt du côté d’un mélange de liberté et de violence, de savoir et d’ignorance. De plus, la critique est un art du discernement. Une critique radicale n’est déjà plus une critique.

La modernité ne réside pas seulement dans la valeur accordée à la liberté individuelle mais aussi et surtout dans la reconnaissance du principe de la subjectivité, dans la valeur accordée à la parole singulière, et dans la capacité à s’orienter par soi, au niveau personnel comme collectif. L’opposition convenue de l’individuel et du collectif est à tort considérée comme caractéristique des modernes. Elle ne permet pas de comprendre ce qui constitue la subjectivité puisqu’elle repose sur la fiction d’une frontière entre soi et l’altérité. Si l’altérité est au contraire au cœur du soi, nous ne sommes jamais clos·e·s et fermé·e·s sur nous-mêmes, mais toujours pris, e, s dans un commun partagé. Mais de ce commun ne résultent ni communauté ni société close, mais au contraire de la diversité et de la division. La liberté des modernes n’est pas plus «individualiste» que la solidarité n’est holiste. Mais, n’étant pas acquise, cette liberté demande de l’attention et du travail. Il existe, en effet, parfois chez les humains un désir obscur de clôture et de soumission, car, dans certaines circonstances, il apparaît plus facile d’obéir que de prendre sa vie en main et d’accepter de temps en temps de naviguer à vue. Si cette liberté n’est jamais acquise mais demeure toujours précaire, il nous incombe incessamment de la faire exister, que ce soit à travers le féminisme ou la défense de la liberté d’expression, de la libre circulation, du droit de changer sa vie, son pays et sa langue, ou encore du respect des minorités, et de tout ce qui ancre la démocratie dans le désir de vivre des sujets humains.

Hélène L’Heuillet.

Chronique assurée en alternance par Michaël Fœssel, Sandra Laugier, Frédéric Worms et Hélène L’Heuillet.

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