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Vivement l'Ecole!

Les mystères du voile - Réponse à Eric Maurin

11 Octobre 2021 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education

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Dans son dernier ouvrage, l’économiste Eric Maurin soutient que l’interdiction du voile à l’école a engendré une amélioration spectaculaire des résultats scolaires des filles d'origine musulmane. Ces conclusions très fortes ne me semblent pas suffisamment étayées ni par l’appareil statistique mis en œuvre, ni par les travaux sociologiques invoqués.

Dans la première « leçon » de son dernier ouvrage par ailleurs passionnant, Trois leçons sur l’école républicainei, Eric Maurin affirme avoir mis en lumière des effets massifs et émancipateurs de la prohibition du voile islamique à l’école par la circulaire Bayrou de 1994, qui interdisait les signes religieux ostentatoires dans le cadre scolaire. En réduisant les pressions familiales sur les jeunes filles qui ne voulaient pas du voile, cette circulaire aurait provoqué une hausse de 7 points du taux de bachelières parmi les « jeunes filles du groupe musulman »ii.

Plus extraordinaire encore, selon le document technique qui sous-tend la « leçon », co-rédigé avec Nicolas Navarrete, la circulaire aurait permis de multiplier par deux le nombre de mariages mixtes. Mais ces conclusions très fortes ne me semblent pas suffisamment étayées ni par l’appareil statistique mis en œuvre, ni par les travaux sociologiques invoqués.

Les faits

Eric Maurin et son coauteur mettent en lumière une forte progression du taux de bachelières, pour les générations nées entre 1971 et 1983, parmi les jeunes filles dont l'un des parents est né dans un pays majoritairement musulman (ce qu'ils appellent le « groupe musulman »). Surtout, l'écart de performance scolaire entre les jeunes filles du groupe musulman et les autres jeunes filles commence à se resserrer à partir de la génération 1979, la première impactée par la circulaire Bayrou de 1994. Les auteurs remarquent en outre que les garçons du groupe musulman n’ont pas connu un tel rattrapage vis-à-vis des autres garçons, ce qui confirme selon eux le rôle décisif de la circulaire Bayrou.

Les traitements statistiques effectués par Eric Maurin et son co-auteur confirment que la réussite scolaire des jeunes filles du groupe musulman – et leur probabilité de se marier – s’améliorent relativement après la génération 1979. Selon eux, d’autres indices viennent conforter le rôle de la circulaire Bayrou : l’amélioration relative post-1979 du taux de bachelières est plus nette pour les filles d’origine maghrébine, presque toutes de culture musulmane, que pour les Subsahariennes, seulement pour moitié de culture musulmane. En outre, l’amélioration est plus forte pour les filles dont la mère n’a jamais travaillé, indice d’une culture familiale conservatrice où les conflits autour de la religion sont potentiellement plus vifs.

Dans le document d’études de 2021, en utilisant de nouvelles donnéesiii, les auteurs introduisent un nouveau thème, le mariage des jeunes filles du groupe musulman, en particulier la probabilité de mariage mixte. Il en ressort que leur probabilité de se marier augmente de 23 % après 1994 et va même jusqu’à doubler pour les mariages mixtes (c’est-à-dire avec un homme non musulman).

L'interprétation des auteurs

Eric Maurin et son coauteur proposent l’interprétation suivante : à partir de la génération 1979, les jeunes filles du groupe musulman bénéficient de la circulaire Bayrou qui, en instaurant une norme publique extérieure à la famille, réduit la pression des parents traditionalistes pour qu’elles portent le voile. Ce contexte familial apaisé favorise leur réussite scolaire.

Concernant le doublement de la probabilité de contracter un mariage mixte, il est « cohérent avec l’idée que la circulaire a contribué à accroître le vivier d’époux potentiels (particulièrement non musulmans) pour les jeunes femmes du groupe musulman, peut-être parce que la circulaire les a fait rester plus longtemps dans le système scolaire supérieur et intégrer de nouveaux réseaux amicaux, ou peut-être parce que ne pas porter le voile et être plus éduquées leur a rendu plus facile l’établissement de relations avec des nouvelles personnes extérieures au cercle familial » [ma traduction, TC].

(...)

Thomas Coutrot, économiste et statisticien

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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