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Vivement l'Ecole!

Hommage à Samuel Paty : «Montrer une caricature, c’est autorisé ?»

16 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Hommage à Samuel Paty : «Montrer une caricature, c’est autorisé ?»

Les élèves de cette classe de 3e du collège Théodore-Monod de Bron, en banlieue de Lyon, ont échangé avec leur professeur d’histoire-géographie ce vendredi sur la laïcité, les caricatures, la liberté d’expression, un an après l’assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine

«Aujourd’hui, on va être dans la discussion, vous connaissez les règles, on lève la main, on s’écoute parler», rappelle Pierrick Tarravello, professeur d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique. C’est sa sixième année en tant que titulaire, la cinquième qu’il enseigne au collège Théodore-Monod de Bron, en banlieue de Lyon. L’établissement classé réseau d’éducation prioritaire renforcé (REP) compte 540 élèves et 85 personnels, dont une moitié de profs. Son principal, Thierry Gouchon, a fait le choix d’étaler l’hommage rendu à Samuel Patyassassiné le 16 octobre 2020 à Conflans-Saint-Honorine (Yvelines), sur plusieurs jours par groupes de niveau, en suivant une trame commune avant de respecter une minute de silence.

Ce vendredi, 26 élèves de 3e font face à Pierrick Tarravello. «Vous savez qui est Samuel Paty ?», introduit-il. «C’est celui qui s’est fait poignarder», propose une élève. «Oui, c’est un professeur qui s’est fait assassiner lors d’une attaque terroriste», précise l’enseignant. Ces mots précis interpellent un garçon. «C’est un assassinat car les enquêteurs ont montré que c’était un acte prémédité et on parle de terrorisme car l’attaque a été menée au nom d’une idéologie», lui répond-il. Au côté de Patricia Zattiero, la principale adjointe, Pierrick Tarravello s’emploie à lever les approximations, à donner des clés. Le concept de laïcité n’est visiblement pas simple à cerner pour les ados.

«Ce qu’il a montré, c’est quand même choquant»

«Vous dîtes qu’il n’y a pas de religion officielle en France et je n’ai pas de problème avec ça, souligne un garçon au premier rang. Mais pourquoi on prend deux semaines de vacances à Noël, c’est une fête chrétienne  La principale adjointe répond : «La France ne s’est pas construite laïque tout de suite, avant 1905, il y avait une entente avec la religion catholique et beaucoup de jours fériés datent de cette époque. Mais aujourd’hui, la laïcité sert à protéger la pratique de toutes les religions, mais on n’est pas obligé d’avoir une pratique religieuse, chacun fait comme bon lui semble et c’est ça qui est important.»

Les élèves sont attentifs et les bras en l’air toujours aussi nombreux. «Je ne vois pas l’intérêt d’assassiner un prof parce que c’est un prof», remarque un garçon. Pierrick Tarravello rappelle le rôle de la «rumeur», «l’engrenage» qui a conduit à «commettre un acte aussi terrible». Avec précision, une fille résume l’affaire Paty, les «images de Charlie Hebdo»«la haine sur les réseaux». Tout le monde approuve lorsque leur prof rappelle qu’«on ne pas peut identifier les musulmans aux islamistes». Mais le consensus est moins évident sur la ligne fine entre droit au blasphème, offense, diffamation et insulte. «Ça veut dire que montrer une caricature, c’est autorisé ?, interroge un élève. Parce que ce qu’il a montré, c’est quand même choquant.» Pierrick Tarravello : «Toutes les religions peuvent se sentir offusquées par les dessins de Charlie Hebdo mais on en entend peut-être moins parler quand il n’y a pas eu d’attaque ensuite. Oui, ça peut déranger mais la loi en France autorise les caricatures, la laïcité le permet.»

Le «côté frustrant» de l’exercice

Un garçon relance : «Ça sert à quoi de faire des caricatures sur l’islam ?» Patricia Zattiero prend la balle au bond : «On peut se demander à quoi ça sert les caricatures tout court.» Un élève ose : «En fait, c’est quoi une caricature ?» Les adultes expliquent puis demandent à la classe qui sont ceux que les journaux ciblent le plus souvent. Deux réponses fusent en même temps : «Les grandes personnes ! Les politiciens  La principale adjointe résume : «Charlie Hebdo est très engagé dans la dénonciation, j’ai le choix de ne pas l’acheter et de ne pas le regarder, j’ai aussi tout à fait le droit de l’acheter et de rire de ce qu’il y a dedans.»

Un garçon cite une chaîne d’info en continu : «Ils parlent beaucoup de l’islam, on a l’impression que ça doit être interdit.» Son enseignant l’incite à «aller chercher dans d’autres médias, dans la loi, à s’intéresser aux différentes sources»«Beaucoup de mes élèves sont de confession musulmane et se sentent vraiment blessés par les caricatures, cette notion de critique des religions, ils ont du mal à l’accepter, explique à l’issue du cours Pierrick Tarravello. J’essaie de leur montrer d’autres exemples où ils ne vont pas être choqués, voire qui vont les faire rire et là, ils arrivent à prendre du recul.» Le jeune prof reconnaît le «côté frustrant» d’un exercice décrété à la dernière minute – l’hommage a été officialisé la semaine dernière. Mais il se réjouit aussi que cette séance ait permis de souligner les «points à refaire», d’«allumer plein de lumières pour la suite».

Maïté Darnault

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