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Vivement l'Ecole!

Aux héros de la raison

20 Octobre 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

FICHE DE REVISION EN PHILOSOPHIE : LA RAISON, LA CROYANCE ET LA VERITE -  LAPHILODUCLOS

Face à la course à l’échalote de celles et ceux qui veulent exister politiquement, on peut à juste titre désirer que l’année soit placée sous le signe de la rationalité. Pourtant, tout ce qui fait l’ordinaire de la raison a disparu.

La «raison» a bonne presse en ce moment. Face au festival de dingueries que proposent les réseaux dits sociaux et les chaînes d’«information» en continu, face au déboutonnage des polémistes qui appellent à la fin de l’Etat de droit, face, enfin, à la course à l’échalote de celles et ceux qui leur emboîtent le pas pour exister politiquement, on peut légitimement souhaiter, en effet, qu’une année politique comme celle qui s’annonce (élections nationales, présidentielle et législatives) soit placée sous le signe de la raison. C’est, du reste, le principe de la démocratie : de la confrontation pacifique des arguments doit émerger ce qui est conforme à l’intérêt général – ce qui requiert parfois une ascèse intellectuelle quasi héroïque si l’intérêt général à long terme (la survie de l’espèce humaine, par exemple) est contraire aux vœux de la majorité présente (se gaver d’écrans plats, de voyages en avion et de 4x4). Héroïsme de la raison, qui pense contre les passions les plus viles, celles qui conduisent à vivre et à penser comme des porcs (mais ne diffamons pas les cochons, qui n’y peuvent rien) : ce n’est pas pour rien que la République fut pensée, dans les années 1780 et 1790 sous l’égide du stoïcisme romain et de ses vertus sacrificielles.

C’est, du reste, par Rome que la raison est advenue en politique, à la Renaissance et à l’époque classique : des philosophes comme Pierre-François Moreau, des historiens comme Joël Cornette et Denis Crouzet ont bien montré l’importance du néostoïcisme en Europe pour penser la Cité bonne et juste. Dans le contexte des guerres de religion (disons de 1530 à 1648), ces guerres civiles atroces où l’on s’entretuait pour des histoires de présence réelle du Christ dans l’eucharistie, de reliques qui guérissent et de statues qui parlent, le sévère ratio des Romains faisait un bien fou : considérer les faits, argumenter avec rigueur, produire des énoncés universellement valables permettait la construction d’un plan d’immanence où l’on puisse se retrouver, échanger et décider.

La raison inaugurait un monde nouveau : désenchanté (car on congédiait plus ou moins Dieu, sur lequel, de toute manière, on n’était plus d’accord), pacifié (avec l’avènement, bien étudié par Olivier Christin, des paix de religion), stable – du moins était-ce le but ! Elle était en outre éminemment subversive, car elle érigeait le sujet (et sa faculté de penser) en principe, en fin et en juge, au détriment des autorités traditionnelles, appelées à comparaître à la barre de l’examen critique. La raison fut l’être même de ces «Lumières radicales» identifiées par l’historien Jonathan Israel à la figure de Baruch Spinoza – ce penseur dont on ne cesse de redécouvrir la radicalité émancipatrice, des travaux de Frédéric Lordon à ceux de la grande spécialiste de Spinoza Chantal Jaquet, dont une partie du travail, désormais, est vouée à penser le destin social et politique des «transclasses», un concept que l’on lui doit.

La raison, donc, c’est tout sauf de l’eau tiède. On s’étonne dès lors de la voir annexée à certains combats politiques. Lorsqu’un secrétaire d’Etat qui a la faveur du Prince, Clément Beaune, dit que son maître doit incarner «le camp de la raison», on se pince. Qu’y a-t-il de rationnel (intellectuellement) et de raisonnable (moralement et civiquement) à faire la danse des sept voiles devant les chasseurs, à violer les décisions de justice qui interdisent la chasse à la glu, conformément au droit européen, alors que, en même temps, on prône, avec des trémolos poussifs, la protection du vivant ? Est-il conforme à la raison de s’entêter dans une politique fiscale inique au nom d’un «ruissellement» qui n’existe pas ? Etait-il bien raisonnable d’«assumer», bravache, les violences commises par un conseiller qui avait usurpé des insignes de police pour tabasser des citoyens dans la rue ? Est-il rationnel de passer son temps à insulter (les Gaulois, les Algériens, les illettrées, les chômeurs…) et à blesser, parce que, sans doute, l’on est blessé soi-même et que l’on court les plateaux pour éviter le psy ?

Rien n’est conforme à la raison dans tout cela – et la liste est longue de ce qui, depuis 2017, contrevient à la maîtrise des passions, nie la tempérance, la responsabilité, la non-contradiction, la prise en compte des faits, l’esprit critique : tout ce qui fait l’ordinaire de la raison est absent.

Pas grave, après tout : c’est de la com, les princes et les petits marquis sont des fils de pub, et les mots sont indifférents pour les thuriféraires de la «pensée complexe» aux idées simplettes et fausses. Ils brouillent tout, à commencer par le langage – le logos, autre nom de la raison.

Johann Chapoutot

Chronique assurée en alternance par Nadia Vargaftig, Guillaume Lachenal, Clyde Marlo Plumauzille et Johann Chapoutot.

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