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Vivement l'Ecole!

A lire... La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps. (La Découverte, 2021) - Ludivine Bantigny

27 Octobre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Histoire

La Commune au présent | Lisez!

EXTRAIT

Votre détresse au Mont-de-Piété

À Amélie Defontaine

J’ai retrouvé tes mots adressés à la mairie du XVIIe arrondissement – tes mots évidemment émouvants. Avec ton mari, depuis plusieurs mois sans travail, vous aviez déposé votre matelas au Mont-de-Piété, il y un an et demi déjà. Tu le dis : ce serait une grande peine pour vous qu’il soit vendu. Mais il est toujours là, tu l’as vu. Vous voudriez le reprendre bien sûr – et vous espérez de la Commune pour cela. On n’ose imaginer comment alors vous dormez, vous vivez. Ou bien on l’imagine hélas, au contraire1.

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Ton impatience a dû être immense. La Commune a certes pris un premier décret sur le Mont-de-Piété peu de temps après avoir été élue. Ce n’était pas grand-chose encore : seulement la suspension des ventes. Ensuite, elle a été lente, trop lente à n’en pas douter pour ton mari, pour toi, pour vos quatre enfants, et pour les innombrables familles vivant comme vous dans une absolue nécessité. Votre détresse crie dans tes lignes, la misère qui hurle et qui blesse.

    Sais-tu Amélie combien il y avait d’objets au Mont-de-Piété quand tu y as déposé ton matelas ? Deux millions. C’est énorme, et c’est dire l’importance considérable de cette institution. La Commune s’est débattue, n’a pas vraiment su comment faire face. Elle a hésité : fallait-il voir le Mont-de-Piété comme un lieu d’usure indigne, où s’exploitait la pauvreté ? Ou bien comme un secours mutuel nécessaire à la survie ordinaire ? Il faut le reconnaître, la Commune s’est montrée timorée. Elle a d’abord emboîté le pas du gouvernement de la Défense nationale : le 1er octobre 1870, il avait publié un décret stipulant que les objets engagés après le 19 juillet de la même année – couvertures, matelas, sommiers, vêtements… – pour un prêt n’excédant pas quinze francs pouvaient être rendus aux déposants. Quinze francs, c’était bien maigre. Et puis pourquoi le 19 juillet ? Tu vois, ça ne concernait pas ton matelas. Tous les objets engagés à la sortie de l’hiver, les couvertures et les habits chauds, allaient de nouveau manquer dans les foyers qui n’avaient pas les moyens de payer les intérêts : 12 à 15 %, c’était vraiment beaucoup. Et si vous ne parveniez pas à dégager votre bien à temps, en versant donc ces intérêts, il était vendu aux enchères. Tu te reconnaîtrais bien dans ce qu’en dit Michèle Audin : « Le Mont-de-piété contribuait au financement de l’Assistance publique, qui “soutenait’’ les indigents. Le soutien aux indigents, c’était donc donner deux sous à des pauvres à qui on en avait pris quarante. [Mfn]https://macommunedeparis.com/2016/05/17/la-commune-et-le-mont-de-piete/[/mfn]» Le maire de Paris, Étienne Arago, n’en avait pas moins salué bien bas, avec reconnaissance, la décision des nouveaux maîtres de la France.

    Les délégués de la Commune se sont divisés, pour tout dire. Certains se sont sans doute rappelé ce qu’on disait du Mont-de-Piété sous la Révolution, défendu contre les usuriers, les prêteurs sur gage, tous les spéculateurs privés. J’ai lu par exemple la brochure que lui avait consacrée Concedieu, contrôleur au Mont-de-Piété et « citoyen à la section de l’Arsenal », en octobre 1790. Il le soutenait bec et ongles, comme « caisse de prêt public utile, très utile ». L’emprunteur n’était plus obligé d’aller de porte en porte pour obtenir un prêt ; c’était une difficulté de moins, mais aussi moins d’humiliation. Il – mais plus encore « elle » car c’étaient surtout vous les femmes qui vous en chargiez – pouvait aussi avoir la confiance de retrouver ses effets. Concedieu ferraillait contre la cupidité des prévaricateurs et contre ceux qui voulaient, par intérêt, voir détruire le Mont-de-Piété : l’usurier et « l’homme qui n’a point de besoins, indifférent au sort de celui qui en a ». À l’époque, Concedieu devait batailler contre les commissaires-priseurs, les banquiers et les commerçants pratiquant le prêt sur gages. Mais il était confiant : au temps où il écrivait, c’était « un siècle de lumières », où s’exprimait « tant de sensibilité » qu’il lui paraissait impossible de voir les Monts supprimés. C’était contraire à la raison mais aussi à l’humanité2.

    Je te raconte tout ça, Amélie, pour tenter de comprendre avec toi la réaction de la Commune, qui n’a pas d’emblée liquidé l’institution. Ce n’est pas faute de s’en être indignée. La Commission du travail et de l’échange s’est très vite attelée à un rapport sur la situation économique des Monts-de-Piété, sur leur valeur morale, en tentant aussi d’avancer une « appréciation sur le service qu’ils rendent aux travailleurs ». La conclusion était sans pitié, pourrait-on dire : en tout cas implacable. Les prêts sur gage régularisés par l’État n’en étaient pas moins jugés comme des « opérations immorales », condamnées par les principes qui animaient la Commune. Assurément, ces prêts offraient un soulagement momentané, en faisant des avances sur gage. Mais à quel prix ? Les choses gagées étaient de première nécessité et c’était un crève-cœur de s’en séparer : ça accroissait encore la fragilité de la vie. Quand ils étaient vendus, c’était à vil prix. Tout ça ne faisait que précéder « la misère et le dépouillement complet » : les avenirs s’en trouvaient compromis. Le rapport y insistait : ça n’était rien moins que de l’agiotage, dans les grandes largeurs, « sur les dépouilles du pauvre ». En bref, selon la Commission du travail et de l’échange, les Monts-de-Piété n’étaient rien d’autre que des organes d’exploitation dangereux. La Commune a voté leur liquidation mais n’a pas eu le temps d’y procéder3.

Ludivine Bantigny - La Commune au présent. Une correspondance par-delà le temps - La Découverte, 2021

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