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Vivement l'Ecole!

Héritocratie : une histoire critique de la « méritocratie » à la française (+ vidéo)

5 Septembre 2021 , Rédigé par RetroNews - BNF

EXTRAIT

Dans son ouvrage Héritocratie. Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), le sociologue Paul Pasquali met à mal le mythe d'un âge d'or de la méritocratie en France et montre que, dans le système scolaire qui prévaut en France, le mérite appartient d’abord aux héritiers.

« Le mérite appartient aux héritiers ». Dans son ouvrage en forme d'enquête sociohistorique, Paul Pasquali déconstruit le mythe de la méritocratie à la française et montre comment les élites sont parvenues à protéger leurs intérêts au cours de l’histoire par des stratégies récurrentes de maintien de l’ordre scolaire et de défense des frontières sociales.

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Quand le néologisme « méritocratie » est-il apparu ?

Paul Pasquali : Le terme est apparu en 1958, d’abord en anglais, sous la plume de Michael Young, un sociologue britannique, dans un roman dystopique aux accents orwelliens (The Rise of the Meritocracy). Deux ans avant sa traduction en français (sous le titre La Méritocratie en mai 2033), en 1969, le terme de méritocratie circulait néanmoins déjà en France dans certains cercles politico-intellectuels de gauche – sa première occurrence dans Le Monde remonte à février 1967. Avant que son emploi se généralise, d'autres termes plus polémiques étaient utilisés : celui d’« énarchie », tiré du pamphlet éponyme paru en 1968, puis celui de « technocratie ».

Pour ma part, j’ai forgé le concept d’héritocratie, néologisme qui invite à renverser la perspective puisque le fait majeur d’un point de vue historique et statistique, c’est l’héritage, et que dans le système scolaire élitiste qui prévaut en France, le mérite appartient d’abord aux héritiers. C’était valable il y a 50 ans quand Bourdieu et Passeron ont écrit Les Héritiers et ça l’est toujours, mais sous d’autres formes, quand on songe à la place qu’occupent les enfants de milieux aisés dans les grandes écoles. Parler d’héritocratie, c’est insister sur ce qui fait du « mérite » une arme, et par là s’efforcer de voir les élites et les filières d’élite telles qu’elles agissent et non pas telles qu’elles se perçoivent ou voudraient qu’on les voie, c'est-à-dire incarnant ou ayant incarné une méritocratie « malgré tout ».

Comment expliquer que l’école gratuite, laïque et obligatoire n’ait pas permis aux enfants du peuple de s’élever dans la société ?

L’instruction publique, le fait d'acquérir gratuitement des savoirs et des savoir-faire, ont certes été une avancée pour les enfants du peuple sous la IIIe République. Mais on tend aujourd’hui à oublier que l’école gratuite, laïque et obligatoire a aussi été une manière de les cantonner à des scolarités courtes (de 6 à 11 ans) et soigneusement distinctes des études longues réservées aux familles aisées. Seul 1 % des enfants d’une génération poursuivaient dans une école primaire supérieure, et bien souvent il s’agissait des enfants de la petite bourgeoisie et non pas ceux de la classe ouvrière ou de la paysannerie.

Surtout, on doit se rappeler que les écoles primaires permettaient aux classes dominantes de se tenir à distance de la petite bourgeoisie et des classes populaires, en ayant leur propre enseignement, qui n'était pas l'école gratuite mais l'enseignement secondaire : les collèges et lycées sont restés payants jusque dans les années 1930 (encore plus tard même pour les « petites classes ») et étaient extrêmement sélectifs puisqu’on estime que seulement 1 à 3 % d’une génération accédait à l'enseignement secondaire jusque dans les années 1940. L’émancipation scolaire des enfants du peuple était donc restreinte, tout à fait respectueuse des frontières de classe, et rares étaient ceux, a fortiori celles de familles pauvres, qui pouvaient accéder à un enseignement long donnant accès aux meilleures positions.

Les réformes progressistes initiées dans les années 1920-1930 n’ont pas fait subitement disparaître les frontières sociales. Au moment où l'on a mis en place la gratuité de l’enseignement secondaire à partir de la sixième, un examen d’entrée a été aussitôt instauré afin de limiter ce que certains défenseurs de « l’excellence » voyaient comme une « menace » de désordre et une intolérable « intrusion » des « primaires » dans l’univers de la culture désintéressée, raffinée. L’idée de ne pas maîtriser le latin et les humanités classiques pour entrer dans l’enseignement secondaire a longtemps été impensable aux yeux des franges conservatrices des élites. L’héritocratie ne date pas d’aujourd’hui, ni d’il y a trente ans ; elle désigne la récurrence au cours de l’histoire de stratégies de maintien de l’ordre scolaire et de défense des frontières sociales par les élites en place.

(...)

Suite et fin en cliquant ci-dessous

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