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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Santiago H. Amigorena...

30 Septembre 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Avant de faire le moindre mouvement, je me rappelai qu’il était mort.

 

Il est étrange de ne plus habiter la terre, de ne plus exercer des usages à peine appris, de ne plus accorder aux roses et à tant d’autres choses, pleines de leurs propres promesses, le sens d’un avenir humain, de ne plus être ce que l’on fut dans des mains infiniment craintives…

 

Je ne me souviens pas de la soirée qui a suivi sa mort, je ne me souviens pas du dîner, mais je me souviens du réveil, le lendemain, comme si ce court séjour à Buenos Aires il y a cinquante ans avait eu lieu la semaine dernière. J’avais rêvé qu’el abuelo Zeide était mort et que je criais et le secouais pour essayer de lui dire que non seulement sa fille mais tout le monde – et surtout ma mère – étaient désespérés qu’il s’en fût allé. Je m’étais réveillé en sursaut et, comme il m’arrivait si souvent enfant après mes cauchemars, je m’étais levé de mon lit aussitôt. J’étais sorti de la chambre qui donnait directement sur une cour intérieure et j’avais découvert la Fábrica sous un jour nouveau : comme si au cours de la nuit elle s’était exilée sur les bords de la Liffey, elle s’étalait, indécise, dans la brume. Surpris, au lieu de courir vers la chambre où dormaient mes parents, j’étais allé dans celle où reposait mon arrière-grand-père. Je n’avais pas fait de cauchemar : il était là, inerte. Je regardais son visage déjà pâle, ses grandes mains grises, son corps immobile. La chambre était plongée dans la pénombre, mais je n’étais pas effrayé. Je m’approchais et le regardais encore. Je regardais sa bouche entrouverte. Je regardais ses dents dans les caries desquelles se poursuivrait peut-être le minutieux cheminement de la mort. Je le regardais, mais je n’osais le toucher. J’approchai ma main de la sienne pour l’effleurer, mais je n’osai pas l’effleurer.

Tout ange est d’angoisse. À ses côtés, sur la petite table de chevet, il y avait un livre ouvert. À côté du livre était posé un crayon à papier. Je sortis de la chambre et commençai à pleurer. Confusément, je sentais qu’une nouvelle espèce de cauchemar avait commencé dans cette chambre sombre, une forme de cauchemar que je ne connaissais pas encore mais que je ne connaîtrais que trop, un genre alors pour moi nouveau qui se caractérise par l’absence d’éveil, qui se distingue par ce seul défaut, par cette unique carence : ce sont des cauchemars qui n’ont pas de fin.

 

Santiago Amigorena - Le premier exil

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