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Vivement l'Ecole!

Témoignages Covid : les profs au bout du boulot

6 Juillet 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Témoignages Covid : les profs au bout du boulot

En vacances ce mardi, les personnels de l’Education nationale sortent éreintés d’une année scolaire bousculée par les multiples protocoles sanitaires et la réforme du baccalauréat.

Il assure n’avoir «jamais souffert comme ça». Lucas (1), 45 ans, professeur d’histoire-géo dans un lycée réputé du nord-ouest parisien, est «à deux doigts de l’arrêt maladie». Et pourtant, la fin d’année scolaire est toute proche, vendredi pour lui. Mais Lucas, qui enseigne depuis dix-huit ans, «ne [tient] plus» et a besoin de raconter ses mésaventures avec le débit d’une mitraillette.

Cette année, il était juré du grand oral, la toute nouvelle épreuve du bac à la sauce Blanquer. Surprise en recevant sa convocation : à lui de jouer le prof «candide» tandis que son collègue de SVT avait pour mission d’interroger les candidats sur sa spécialité. Lucas a très mal vécu ce second rôle imposé : «J’ai fait passer 14 élèves par jour pendant une semaine sans forcément comprendre la teneur de leur exposé. Je ne suis pas là pour faire le joyeux drille. On se fout de ma discipline et de mes qualifications. On nous traite en simples exécutants», s’agace-t-il. Ce professeur s’est senti «totalement inutile» et, «comme l’enfer n’a pas de fin», rien ne s’est arrangé par la suite.

Lucas est aussi membre du jury d’harmonisation et de délibération, qui veille à l’équité des notes entre les élèves. En Ile-de-France, les réunions devaient se réunir mardi et jeudi dernier mais, à cause de problèmes techniques, elles ont été reportées plusieurs fois de suite à ce lundi, veille de la proclamation des premiers résultats du bac. «On nous a fait venir pour rien plusieurs fois en nous prévenant la veille alors que ce bac repose, à cause de problèmes de convocations, sur une poignée d’enseignants convoqués à toutes les étapes, même si on est sur les rotules», poursuit Lucas.

Jeanne, professeure de philo dans l’académie de Lyon, se sent aussi «épuisée» en cette fin d’année. A tel point que cette déléguée syndicale de 50 ans, «d’habitude très investie», n’a pas réussi à rejoindre ses collègues à un rassemblement devant le rectorat la semaine dernière, «trop anéantie» par ses conditions de travail. Cette année, les profs de philo ont pour la première fois corrigé des copies numérisées sur un nouvel outil pour lequel ils n’ont pas été formés. Entre les feuilles mal numérisées et les bugs réguliers, Jeanne a cru «devenir folle» avec 136 copies à corriger en sept jours ouvrés au lieu de dix, qui lui prenaient chacune deux fois plus de temps qu’à l’ordinaire.

Des protocoles souvent inapplicables

Pour Jeanne, comme pour Lucas, cette organisation «chaotique» du bac n’a été que la goutte d’eau faisant déborder un vase déjà bien rempli de fatigue. Cette année encore, les personnels des établissements scolaires – enseignants, assistants d’éducation, accompagnants d’élève en situation de handicap (AESH) ou encore chefs d’établissement – ont été en première ligne face à la pandémie. Ils se sont sentis totalement livrés à leur sort. Les syndicats enseignants avaient alerté bien avant septembre en insistant sur la préparation de cette rentrée à haut risque. Et pourtant, rien n’a été, selon eux, anticipé par le ministère de l’Education nationale.

Ensuite, il a fallu s’adapter à la valse des protocoles sanitaires : port du masque, demi-jauges pour les lycéens puis dans certains collèges, fermeture de classe à partir de trois cas de Covid puis d’un seul dans les départements les plus touchés, campagnes de tests salivaires, autotests. Des protocoles, toujours plus stricts, jugés incompatibles avec la réalité du terrain. Comment imposer, dès la rentrée 2020, une distanciation physique avec des classes à 30 élèves ou plus ? Les profs ont encore une fois dû bricoler, avec les moyens du bord. Dans le secondaire, les élèves devaient rester dans la même salle pour éviter les brassages. Aux enseignants d’assurer la rotation, sans personnel de surveillance. «Il fallait courir toute la journée d’une salle à l’autre, d’un étage à l’autre, avec tout son matériel, toujours en retard, raconte Lise, professeure de français de 45 ans dans un collège parisien. Ce petit temps de latence, entre la sonnerie et l’arrivée du prof essoufflé, a fait la différence toute l’année parce qu’on s’est à chaque fois retrouvés avec des élèves debout, qui s’amusaient en attendant le prof suivant». Lise perdait du temps et de l’énergie à recadrer sa classe.

«Feignasses de profs»

De son côté, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, n’avait qu’un seul objectif : maintenir les écoles ouvertes. «Mais à quel prix ?» s’interroge aujourd’hui le corps enseignant, éreinté en cette fin d’année scolaire par les changements de protocole à répétition, annoncés à la dernière minute dans les médias. «Le pire était d’entendre claironner que tout allait bien dans les établissements, qu’il n’y avait pas de contamination particulière chez les élèves ou les profs. Ou qu’il fallait veiller à ce que les profs travaillent et ne décrochent pas !», ajoute Lise. Elle observe aujourd’hui autour d’elle «des collègues épuisés et abattus moralement, des CPE exsangues, des surveillants qui démissionnent ou des gestionnaires sur les dents».

Arthur, professeur de sciences économiques et sociales bientôt à la retraite, a été récemment arrêté une semaine pour malaise vagal, à cause d’un «stress excessif», lui a indiqué son médecin. «On a été sans cesse culpabilisés avec un ministère qui joue l’opinion contre ces feignasses de profs qui voudraient fermer les classes. Sauf que beaucoup ont vécu plutôt ça comme : «On ferme tout, sauf les classes, pour avoir une grande garderie nationale, et tant pis si on sacrifie les profs.» Jeanne pense à ses collègues à la santé fragile, inquiets à l’idée d’attraper le virus. Certains déjeunaient même dans leur voiture pour éviter tout risque de transmission à la cantine ou dans la salle des profs. Elle, ce n’était pas la peur d’être contaminée qui l’inquiétait le plus mais plutôt la crainte de mal faire les choses : «En demi-jauge, on s’occupait d’un groupe et quand on rentrait à la maison, il fallait gérer l’autre groupe en envoyant le cours et en répondant aux questions. Ça a doublé mon temps de travail.» Elle ne compte plus le nombre de crises de larmes survenues en rentrant chez elle.

Conflits plus nombreux

Aucune enquête approfondie n’a encore été publiée sur le mal-être des enseignants après cette deuxième année sous pandémie. Une chose est sûre, «ce mal-être n’est pas un problème nouveau ni individuel», explique Ludivine Balland, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Nantes : «Il s’inscrit dans une organisation du travail marquée par des réformes incessantes qui demandent sans cesse aux professeurs de nouvelles pratiques, et qui contribue à fragmenter leur activité.» Sans compter qu’on attend aussi un accompagnement individualisé des élèves «qui entraîne une multiplication de leurs tâches et une intensification de leur travail. Or le Covid a accentué ce problème», estime la chercheuse. Et l’année a été particulièrement compliquée au lycée avec la réforme du bac et des élèves parfois démotivés ou difficiles à gérer. «Cela a provoqué chez certains enseignants un sentiment de repli ou, à l’inverse, un surengagement qui se paye en termes de santé», analyse Françoise Lantheaume, professeure émérite des universités à Lyon 2 et sociologue en sciences de l’éducation et de l’information.

Dans son lycée favorisé du nord-ouest parisien, Lucas a souffert de la pression des parents, peu favorables aux demi-jauges imposées depuis fin novembre. «Ils estimaient qu’on sacrifiait l’avenir de leurs enfants tout ça parce que le ministère leur a fait croire qu’on était en dehors du monde social, avec très peu de contaminations», rapporte-t-il. «Tout cela a créé chez les professeurs une surcharge émotionnelle et ils se sont sentis très seuls puisque dès le premier confinement, les collectifs de travail ont complètement explosé. Or les échanges sont une ressource essentielle dans leur boulot et cela a eu un effet destructeur pour certains», ajoute Françoise Lantheaume. C’est notamment ce qui a provoqué le burn-out de Nathalie, prof d’espagnol dans un lycée à Poitiers. Absorbée par les différents protocoles sanitaires, elle n’avait «plus le temps d’avoir des discussions pédagogiques» avec ses collèguesElle fulmine : «On a été nuls pour accueillir les nouveaux profs.»

Cette enseignante de 45 ans a eu aussi beaucoup de mal à s’adapter au masque. Impossible de se souvenir des prénoms de ses secondes avec «ces ombres en face de moi». Son corps a finalement «lâché» après l’assassinat de Samuel Paty au mois d’octobre. Cette attaque terroriste a profondément affecté les enseignants qui se sont là encore sentis méprisés lorsque Jean-Michel Blanquer a renoncé, au retour des vacances de la Toussaint, à un temps d’échange avant de retrouver leurs élèves. «Il y a eu beaucoup de tension à ce moment-là avec notre chef d’établissement qui a pris nos revendications contre lui. Ça a été tellement dur que je me suis mise à pleurer devant lui et j’ai été arrêté quelques jours», raconte Diane, professeure d’histoire-géo dans un collège de Toulouse (Haute-Garonne).

Hervé Moreau, représentant Snes-FSU (le premier syndicat dans le secondaire) au CHSCT ministériel, le constate : les conflits sont plus nombreux entre les directions d’établissement et leurs équipes. «D’habitude, ça arrive en fin d’année mais là, de nombreuses tensions sont apparues dès le mois de mars», raconte-t-il. Les personnels de direction sont eux aussi au bord de l’implosion. Julien, directeur d’une école en réseau d’éducation prioritaire (REP) en Meurthe-et-Moselle, a été «usé» par les consignes sanitaires, avec le sentiment de ne pas pouvoir faire son travail avec les cas Covid à gérer ou l’organisation des tests salivaires. «Je signe même les attestations Covid à la place de la CPAM ! On effectue trop de tâches qui ne sont pas de notre ressort», estime-t-il. «Au bord du burn-out», ce directeur a finalement été arrêté deux mois au milieu de l’année. Les premiers résultats d’une étude publiée le mois dernier montrent que le moral des chefs des personnels de direction est en berne. Elle a été commandée par le syndicat des chefs d’établissements SNPDEN-Unsa à l’ancien inspecteur de l’Education nationale Georges Fotinos et José Mario Horenstein, médecin psychiatre. Sur les 4 423 chefs d’établissements qui y ont répondu, 75 % ont admis ressentir une baisse de leur moral, 80 % parlent d’«abattement» ou de «dépression» et 12,6 % auraient même déjà eu des «pensées suicidaires ou d’automutilation». Françoise Lantheaume avertit : «Si on fait comme si rien ne s’était passé, la reprise sera difficile.»

Cécile Bourgneuf

(1) Tous les prénoms ont été modifiés

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