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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Axel Kahn... (Vidéo)

6 Juillet 2021 , Rédigé par Mollat Publié dans #Education, #Philosophie

La journée avait été terrible dans la petite cité de Bakengbenkel, près de la ville de Kumai, sur les bords du fleuve éponyme. La chaleur humide en ce mois de février anéantissait l’énergie des bêtes et des gens. La climatisation n’était pas en ces années-là aussi répandue qu’aujourd’hui et les larges pales des ventilateurs de plafond brassaient un air épais et moite. Certes, on était habitué au Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, à cette épreuve ; elle se révélait pourtant en ce jour particulièrement rude. Le soir venant, le déclin du soleil et un léger vent poussaient enfin ceux qui ne travaillaient pas à descendre de leur terrasse, à quitter l’ombre protectrice des grands arbres ; les oiseaux, un moment eux-mêmes comme assommés, semblaient sortir de leur léthargie. Tous ceux qui se trouvaient sur les bords du grand fleuve, occupés à des activités diverses, s’aspergeaient par intervalles de son eau tiède qui éliminait pour un moment la sueur et dont l’évaporation provoquait une brève mais délicieuse impression de fraîcheur.
La vaste demeure en bois de deux niveaux du Dr Pak Dwi Ahmad Fauzi se trouvait à quelques centaines de mètres du Kumai, un peu isolée du bourg, dans une clairière où ses parents avaient fait installer un grand jardin d’agrément à l’arrière de la maison d’habitation, dans la direction du fleuve. Ahmad était particulièrement fier de sa riche collection de népenthès, singulières plantes carnivores aux formes variées. Il s’était attaché aussi à acclimater toute une variété d’orchidées autochtones d’une étonnante splendeur. Lorsque les malades lui en laissaient la possibilité, ce qui était rare, il aimait, au petit matin et le soir, se reposer à l’abri des beaux arbres qui délimitaient la propriété, bélians, fougères arborescentes, figuiers, etc. Cependant, le docteur en profitait peu car il était écrasé de travail. Sa réputation lui amenait des patients de Kumai et des bourgades alentour. De plus, il n’était pas rare qu’il eût à s’occuper des touristes qui s’embarquaient sur le fleuve depuis la ville et descendaient vers le parc national de Tanjung Puting, tout proche au sud. Il les voyait en fait surtout à leur retour car ils souffraient souvent alors d’une grande diversité de réactions allergiques dues aux piqûres d’insectes ou au contact avec des plantes urticantes, de troubles digestifs comme la « turista », provoqués par l’alimentation très pimentée ou des infections diverses. Doc Ahmad, comme on l’appelait, ne pouvait éviter non plus les visites à domicile, parfois en forêt, et était au total presque toujours sur la brèche.
Ce jour-là, cependant, il n’avait pas la tête à l’admiration sereine des merveilles de son jardin et avait demandé à Hasan Muzakkar, un jeune confrère de Kumai et un ami proche, de s’occuper des urgences. Ibu Purwanti Sumardi, sa jeune femme, de vingt ans sa cadette, attendait en effet leur premier enfant, leurs premiers, plutôt, car la grossesse était gémellaire. Doc Ahmad était loin d’avoir une confiance illimitée dans la maternité de la ville et, malgré les dangers possibles de l’accouchement de jumeaux, avait décidé, assisté d’une sage-femme expérimentée, d’aider lui-même sa femme. Son cabinet se trouvait dans la maison et était relativement bien équipé en matériel de petite chirurgie et en dispositifs de réanimation légère. Le docteur avait une solide pratique de l’obstétrique à domicile dans des conditions bien plus précaires qu’ici, chez lui et à proximité de ses installations professionnelles de soins. Il était néanmoins un peu inquiet et, de plus, fort ému. Absorbé par son dévouement pour ses malades, qui lui vouaient un véritable culte, il ne s’était avisé de prendre femme qu’à quarante ans passés et était éperdument amoureux de son épouse la belle Purwanti, une jeune infirmière rencontrée dans la clinique chirurgicale de Kumai à laquelle il adressait les patients qu’il convenait d’opérer. Bientôt, si tout se passait bien, il serait deux fois père. Ahmad tenait la main de Purwanti, l’encourageait, déposait mille baisers tendres sur son visage et sur son ventre distendu où il sentait des lèvres les mouvements brusques de ses futurs enfants qui demandaient à naître ; cela le bouleversait. Les premières contractions débutèrent après quatorze heures, en pleine chaleur, suivies de la perte des eaux ; Purwanti était courageuse, elle s’appliquait à faire tout ce qu’on lui avait enseigné ces derniers mois, elle suivait les indications de la sage-femme, à qui Ahmad avait laissé la conduite des opérations. Le travail se déroula sans la moindre anicroche. Eka naquit à vingt et une heures trente, sa petite sœur Dewi une dizaine de minutes plus tard, deux adorables poupées à la noire chevelure déjà abondante et à la peau mate, si ressemblantes que les parents se dirent qu’il leur faudrait apprendre à les distinguer et que ce ne serait pas facile. Les enfants avaient pleuré tout de suite, ils étaient là maintenant, secs et langés, endormis tout contre leur mère, dont le visage fatigué et en sueur rayonnait. Ahmad se sentait lui aussi épuisé, transporté de joie, éperdu de reconnaissance pour Purwanti, dont la vaillance l’avait émerveillé et qu’il trouvait en cet instant d’une beauté presque surnaturelle.
Axel Kahn - Etre humain, pleinement

Etre humain, pleinement

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