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Vivement l'Ecole!

Nouvelle réforme du bac : le risque d’un examen trop « local » donc « inégal »

30 Juin 2021 , Rédigé par Médiapart Publié dans #Education

baccalauréat – News, Research and Analysis – The Conversation – page 1

Deux ans après sa première mouture, la réforme du bac connaît déjà des ajustements. Le contrôle continu est renforcé et les épreuves communes supprimées. Plusieurs experts et une partie des syndicats dénoncent un nouveau coup porté à l’Éducation nationale.

« C’est la fin du baccalauréat tel qu’on l’a connu. On va toujours plus loin dans le bac local », martèle Sophie Vénétitay, secrétaire générale du syndicat Snes-FSU (principal syndicat du secondaire). Entrée en application en 2019, la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer va subir un premier gros lifting dès la rentrée prochaine. Des réajustements présentés par le ministre de l’éducation nationale aux organisations syndicales lundi 28 juin, et censés « simplifier » la réforme.

En substance, l’examen sera toujours composé de 40 % de contrôle continu et 60 % d’examen final, mais il ne sera plus question de cumuler les deux méthodes d’évaluation pour une même matière. De manière générale, la nouvelle partition fait la part belle au contrôle continu, renforce la responsabilité des enseignants et anéantit le refuge de la copie anonyme.

Concrètement, les épreuves communes, ex-E3C, qui avaient provoqué une forte mobilisation des lycéens à la fin 2019, passent à la trappe. Désormais, les matières du tronc commun que sont le français, l’histoire-géographie, les langues vivantes, l’éducation physique et sportive, l’enseignement scientifique pour la voie générale et les mathématiques pour la voie technologique seront évaluées par les enseignants au fil des mois. Même modalité pour l’enseignement moral et civique.

Point d’orgue de l’année pour les élèves de terminale, l’examen final ne concernera plus que la philosophie, les enseignements de spécialité, les épreuves anticipées de français et le fameux « grand oral » dont ils peinent encore à se remettre. 

« Il y avait déjà cette démarche qui était esquissée… On avait le bac avec 60 % d’épreuves terminales et 40 % d’épreuves en contrôle continu. Mais dans les 40 %, il y avait 10 % de bulletins. Là on passe à 40 % de bulletins », détaille Sophie Vénétitay, du Snes, qui dénonce une « dénationalisation » de l’examen au profit d’un « bac local ». « Et qui dit bac local dit inégalité accrue entre élèves et entre établissements. C’est le projet de Blanquer, il le met en place en instrumentalisant la crise sanitaire », estime la syndicaliste, tout avançant la possibilité d’une mobilisation à la rentrée prochaine.

Pour appuyer son propos, elle invoque l’expérience de l’année passée : « On a vu comment le contrôle continu dénaturait complètement le lien entre les élèves et les profs. On est dans une évaluation permanente parce que chaque note compte. On a vu des dérives, des parents et des élèves qui demandent à refaire un contrôle parce que la note ne leur va pas. On a aussi vu des pressions de la part de chefs d’établissement pour dire qu’il fallait noter différemment. »

Une analyse à laquelle le sociologue de l’éducation Pierre Merle souscrit. « À partir du moment où l’on réduit la place de l’anonymat dans les épreuves du bac et où l’on renforce le contrôle continu sous la responsabilité de chaque professeur, avec chacun ses épreuves et ses pratiques de notations, les notes ne sont plus comparables entre elles. Et les évaluations sont aléatoires », regrette-t-il.

Pour contrer ces critiques, le gouvernement brandit l’argument des « repères nationaux » qui seront diffusés aux équipes pédagogiques pour les aider à garantir la sacro-sainte « égalité de traitement des élèves ». Les enseignants sont aussi conviés à débattre de leurs techniques, et à « faire des pratiques d’évaluation un sujet majeur ».

Et si le syndicat SE-Unsa voit dans cette nouvelle réforme un léger mieux, c’est aussi à la stricte condition que le contrôle continu soit « objectivé par un travail collectif ». « Il faut impérativement que les notes du contrôle continu soient fondées sur un travail qui a été discuté en équipe, dont les critères sont partagés. Nous avons demandé à ce qu’il y ait du temps dégagé pour cela, et que l’indemnité de contrôle continu soit maintenue », ajoute Claire Krepper, pour le SE-Unsa.

Même son de cloche à la FCPE, qui relativise : « Ce n’est pas le bac qui crée les inégalités. Ce n’est pas non plus le bac qui va permettre de les régler. Le seul moyen de faire disparaître cette notion de bac local, c’est en retirant le lycée d’origine de l’algorithme de Parcoursup », rappelle Rodrigo Arenas, vice-président de cette association de parents d’élèves, historiquement favorable à l’élargissement du contrôle continu.

En filigrane, pour les experts, ces décisions ne font que confirmer une démarche de fond. « Les crises sont souvent le moment d’une accélération des tendances qu’on observait déjà. On le voit bien, un dispositif qui s’est imposé par la force des choses est en train de devenir la règle. Le gouvernement voudra sûrement prendre appui sur le fait que tout le monde a joué le jeu », argue le sociologue Tristan Poullaouec, qui n’hésite pas à questionner les promoteurs de cette réforme bis : « Sur quels travaux de recherche universitaires se basent-ils pour montrer qu’il n’y a pas de danger de creusement des inégalités ? On pourrait leur demander : prouvez-nous que la notation au lycée Henri-IV ou à Louis-Le-Grand, à Paris, est tout à fait comparable, à acquis équivalents, à celles du lycée Mandela à Nantes ou Utrillo à Stains », poursuit le chercheur.

Proposées par Jean-Charles Ringard et Pierre Mathiot, copilotes du comité de suivi de la réforme du lycée, ces propositions de révision se conjuguent encore au conditionnel, et devraient être « discutées et enrichies au sein des instances consultatives » les 2 et 8 juillet prochains. Mais le sociologue Pierre Merle en est convaincu, le mal est fait. « Par petits traits fins, Blanquer va complètement modifier l’organisation de la sélection et la place du bac. Au total, j’ai une bonne raison de penser que c’est un système qui va poser beaucoup de problèmes. »

Prisca Borrel

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