Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

"Des lycéens attrapés par le col et les cheveux"

1 Juin 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

A Nice, les interpellations violentes d’un commissaire «chien fou»

«Libération» a pu consulter des images de vidéosurveillance de la ville montrant un gradé de la police nationale se ruant sur des lycéens mobilisés en décembre 2018, les projetant violemment au sol. L’homme, identifié par des sources policières comme étant le commissaire Souchi, a déjà été mis en examen pour son implication dans l’affaire Geneviève Legay.

Troublant parallèle. Le 9 novembre, le commissaire Rabah Souchi était mis en examen pour «complicité de violences volontaires». Lors d’une manifestation interdite de gilets jaunes, le 23 mars 2019, la septuagénaire Geneviève Legay était bousculée par un agent et blessée à la tête. L’IGPN pointait une charge policière «disproportionnée». C’est Rabah Souchi qui l’avait ordonnée. Quatre mois plus tôt, le 6 décembre 2018, de sources concordantes, ce même commissaire était aux commandes du maintien de l’ordre d’une autre manifestation menée par des lycéens. Libération a pu visionner les images de vidéosurveillance du rassemblement. Une bande qui fait écho aux faits étudiés par la justice.

Jeudi 6 décembre 2018 à Nice, comme partout en France, des élèves bloquent leur lycée. Ils manifestent et s’opposent à la réforme du bac. Une mobilisation qui cristallise les tensions au moment de l’avènement des gilets jaunes. Certains jeunes ont d’ailleurs revêtu un gilet jaune, d’autres des capuches et casquettes. Une poignée d’entre eux dissimulent leur visage. Mais l’immense majorité sont des lycéens lambda, sac à dos et portable à la main. Ils se regroupent devant leur établissement et occupent la route, ils portent une banderole et filment pour un souvenir ou les réseaux sociaux. Les policiers sont postés devant, au milieu de la rue. Deux jours plus tôt, au même endroit, des jeunes avaient envahi le lycée et le principal adjoint avait reçu un coup de coude. D’où l’important déploiement des forces de l’ordre ce jour-là.

Des lycéens attrapés par le col et les cheveux

La caméra surplombe le lycée du Parc impérial de Nice. Elle filme l’entrée de l’établissement et la route qui le borde. Les images sont captées par le réseau de la ville et peuvent être saisies par la police nationale pour des enquêtes judiciaires. Il est 9h20 quand un feu se déclare sur la route. Sûrement une poubelle incendiée par certains participants au rassemblement, comme dans tant d’autres blocus. Les pompiers arrivent à 9h29, une voiture de policiers à 9h30. Ce sont eux qui feront évacuer le bout de la rue pour laisser les pompiers éteindre le feu. Les élèves courent : ils croisent le premier équipage, posté au milieu de la route.

Selon une source policière, Rabah Souchi est «formellement identifié sur la vidéo». Il porte une veste avec, dans le dos, l’inscription «Police», et un casque de moto – les autres agents ont des casques d’intervention. A l’épaule figure sa fourragère rouge (une décoration en forme de natte) et les insignes. Ce jour-là, il revêt aussi des lunettes, une paire de baskets et une écharpe grise. Il parle à la radio : pendant une intervention, le commissaire a la priorité sur les ondes. Il est le seul à communiquer sur cette opération de maintien de l’ordre. Des éléments qui le rendent identifiable sur la vidéo parmi les autres policiers.

Rabah Souchi se rue aléatoirement vers sept lycéens, quatre d’entre eux seront interpellés. A 9h31 et 5 secondes, il attrape un manifestant par l’arrière du col et le met à terre. Il pose brièvement son pied sur le torse de l’homme au sol. Dans la foulée, à 9h31 et 16 secondes, il tente d’attraper une jeune fille par les cheveux, la queue-de-cheval comme prise. Il se retourne immédiatement et saisit un adolescent par le col et le met au sol, tombant lui-même aussi à terre. A 9h31 et 41 secondes, il choisit un autre jeune aléatoirement dans le groupe qui marche sur le trottoir. Il sera lui aussi allongé sur la route. Comme un autre à 9h31 et 54 secondes, attrapé par le haut de la veste, alors qu’il était déjà pris en charge par l’un de ses collègues.

«On n’interpelle pas les gens comme ça»

Des pratiques qui n’entrent pas dans les protocoles de police lors d’un maintien de l’ordre. Une jeune fille, sac à main sur l’épaule, observe, bras croisés, derrière une barrière qui sépare l’établissement scolaire de la route. A 9h32 et 5 secondes, Rabah Souchi court vers elle et tente de la faire basculer de son côté. La totalité de la scène dure exactement une minute. A ce moment-là, les manifestants ne faisaient qu’évacuer la rue après l’incendie provoqué, sans agressivité ni jet de projectile.

«Etre cagoulé [quelques manifestants dissimulaient leur visage, ndlr] est illégal et peut-être que c’était un rassemblement non déclaré. Mais quoi qu’il en soit, on n’interpelle pas les gens comme ça, aléatoirement, en attrapant par la capuche, en appuyant avec la chaussure, s’indigne un policier niçois qui souhaite garder l’anonymat. Attraper quelqu’un par les cheveux, c’est des violences. Quel est le cadre légal ? C’est quoi l’infraction ? Pour quoi faire ? Tu fais ça à des gosses : ce n’est pas l’attitude à avoir, c’est disproportionné.»

Un autre agent apprend l’existence de cette vidéo au début de cette année, avant d’avoir pu la visionner à son tour. On en parle dans certains bureaux du commissariat : «C’est toujours surprenant, à mon sens, dans la mesure où c’est un patron. D’habitude, le patron est devant, il donne les ordres, il est calme, il contrôle ses effectifs. C’est lui qui est à l’initiative : dans la police, un commissaire qui donne une instruction, tout le monde le suit. Là, c’est un chien fou.» L’attitude du commissaire tranche avec celle de ses collègues. Eux ne courent pas, interpellent sans gestes brusques et font évacuer la rue sans agitation. Au sein du poste de police, le comportement de Rabah Souchi est clivant, des agents pointant une attitude «agressive» et un chef qui «parle mal».

«Il y avait vraiment de quoi avoir peur»

Ce jour-là, France Bleu Azur rapporte 33 interpellations à Nice, citant la préfecture, dont «un violent face-à-face entre la police et des jeunes […] aux abords du lycée du Parc impérial, l’un des plus grands établissements de Nice, avec plus de 1 700 élèves». Sur France 3 Côte-d’Azur, un enseignant évoque des interpellations «musclées». Sur les réseaux sociaux, des parents s’inquiètent : «Il y avait vraiment de quoi avoir peur. Les policiers ont menacé physiquement et verbalement des enfants. Ils ont frappé des gamins.» Un autre : «Ma fille […] a vu des scènes qui l’ont choquée et elle a eu peur.» Le compte Vérité Blocus Parc impérial Nice, qui n’existe plus aujourd’hui, raconte : «Les élèves se sont fait frapper, gazer, bousculer par les forces de l’ordre.» Les policiers ont effectivement eu recours à des sprays lacrymogènes à 10h14 pour faire évacuer le parvis du lycée, après des jets d’objets par certains manifestants à 10h10. Procédé habituel et légal selon les agents consultés par Libération.

Sollicitées, la préfecture des Alpes-Maritimes tout comme la direction départementale de la sécurité publique ne s’expriment pas. Même silence radio du côté de Rabah Souchi et de Laurent-Franck Lienard, son avocat, contacté par Libération «Je ne vous dis rien là-dessus. Vous ne saurez rien de ma part, de sa part non plus.» Toutefois, une haute source de la hiérarchie policière affirme que l’homme «travaillait» bien ce jour-là, sans pouvoir déterminer s’il participait au maintien de l’ordre devant cet établissement précisément. Rabah Souchi a été médaillé en juin 2019 par le ministre de l’Intérieur. Il est toujours commissaire à Nice malgré sa mise en examen, mais il n’intervient plus sur les manifestations.

Mathilde Frénois

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :