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Vivement l'Ecole!

Ma rue... Par Christophe Chartreux...

3 Mai 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Divers

Je suis un fils de la rue. Pas n’importe quelle rue. Pas n’importe quel fils. Fils unique. Rue unique…

À El Jadida, la ville de mon enfance ensoleillée et pluvieuse parfois – car il pleut au bord de l’Atlantique – j’ai vécu dans une rue. La rue Guynemer. Perpendiculaire à deux autres qui descendaient vers la ville ou montaient vers le plateau. Là se trouvait mon école, l’école Charcot. Guynemer, Charcot furent mes premiers héros. Enfant, je cherchais fébrilement qui ils avaient pu être…

Ma rue séparait la maison d’un champ cultivé par un homme dont je n’ai hélas jamais su le nom. Lui aussi était un héros. Combien de fois l’ai-je vu, souvent aidé d’une petite fille brune, rieuse, malicieuse, appuyer de toutes ses maigres forces sur un vieux soc rouillé, peinant à creuser un sillon profond. Le bœuf ou l’âne qui tirait son outil souffrait sous l’effort et les attaques incessantes des mouches. Entre eux et moi il y avait une rue. Il y avait des siècles.

Cette petite fille me faisait des signes de la main. Je les lui rendais. Jamais pourtant nous n’avons échangé un seul mot. Ils étaient inutiles. Ces instants furtifs de complicité partagée sous un ciel vidé de nuages, ensoleillé par son sourire, je les attendais avec gourmandise. La tendresse de son regard bouleversait ma naïveté.

Ma rue descendait en pente très douce vers le parc de la ville. Mon père et quelques-uns de ses amis y jouaient au tennis. Je l’accompagnais. J’aimais voir mon père heureux. Le soir, quand le dernier troupeau de nuages ocres disparaissait brusquement pour laisser place à des milliards d’étoiles, pendant les quelques minutes faisant osciller, trembler, hésiter le monde entre le clair et l’obscur, un couple de paons poussait des cris saluant la fin du jour. Eux aussi je les attendais, assis sur le devant de la maison, à même le sol. Naître en Algérie ou au Maroc, c’est passer un pacte avec la lumière et la poussière. C’est épouser une nature aride. C’est ne jamais se lasser des brûlures du soleil, des pluies de février, des rouleaux Atlantique, de la beauté de cette petite fille qui gardait l’âne de son père… Sous un ciel dévoré de chaleur et d’étoiles.

Ma rue menait à l’école. L’école Charcot. Mon école. Celle de la raison et des savoirs quand la rue fut celle de la vie… Blanche derrière son large portail qui, une fois ouvert le matin, laissait se déverser un flot d’enfants venus de partout. Nous étions marocains, français, espagnols, italiens, libanais, grecs. Le monde jouait dans la cour avec pour surveillants l’innocence et la certitude d’être heureux. Nos seules disputes se déroulaient autour d’une partie de billes. La journée finie, nous nous précipitions vers le vendeur de pois chiches, de « pépites » et de bonbons. Ils attendaient devant le portail, de l’autre côté de la rue… Une autre rue…

Ma rue, c’était celle des copines et des copains. Puis des flirts. La tendresse et la douceur des bouleversements du cœur. L’enfance s’évanouit dans les premiers baisers à l’abri des regards des parents. Jouer à cache-cache permettait toutes les audaces, celles d’oser aller vers les corps assouplis de petites filles devenant femmes. Impressionné par leur assurance, leur franchise, la douceur humide de leur peau gorgée de lumières. Sous leur robe légère, je devinais l’intelligence des courbes… La beauté ! Ce pays recèle des trésors pour qui sait les voir, les regarder, les respecter. La sensualité explose à chaque coin de rue, autant que la misère.

La petite fille de ma rue, dans son champ, avec son père, était magnifiquement belle.

Jamais je n’oublierai la profondeur de son regard, l’éclat de son sourire, la douceur de ses gestes, la fluidité de son pas lorsqu’elle courait, imprimant dans ma mémoire les traces d’une pauvreté lumineuse…

Lorsqu’elle courait… Pieds nus… Je l’ai aimée… Je l’aime encore…

Christophe Chartreux

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