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Vivement l'Ecole!

Jeunesse - "La politique du cool est l’alliée efficace de celle de la répression"

30 Mai 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Jeunesse

Des millions de vues et des critiques: le coup médiatique de Macron avec  McFly et Carlito

Le président de la République en discussion avec des youtubeurs d’un côté. L’agressivité de son ministre de l’Intérieur de l’autre. Ces registres sont complémentaires : la politique du cool est l’alliée efficace de celle de la répression.

D’un côté, la face souriante du président de la République en discussion avec les youtubeurs McFly et Carlito. L’ambiance est cool, sympa, détendue. Le Président fait des blagues, parle de foot, joue au jeu des anecdotes. De l’autre, l’agressivité de son ministre de l’Intérieur qui cherche à intimider une responsable politique, Audrey Pulvar, en portant plainte contre elle pour diffamation, au nom de son ministère, en raison de propos où elle explique simplement avoir trouvé l’image du rassemblement des policiers du 19 mai devant l’Assemblée nationale, en présence de Gérald Darmanin, «assez glaçant». Deux salles, deux ambiances ? En réalité, la diversion et l’intimidation sont les deux faces d’une même médaille : une façon de délégitimer toute forme de conflictualité.

D’un côté, un visage aimable qui cherche à se présenter en président sympa. De l’autre, un quinquennat qui aura amplifié tout un arsenal répressif pour diminuer les possibilités concrètes de s’opposer et de protester. Le cool sert alors à masquer la politique répressive et nous promet à la fois le LBD et le buzz, la répression et le sourire, les droits démantelés et les bonnes blagues.

Spectacle pour enfant

Le cool s’inscrit dans la prétendue mort des clivages. Pas besoin de se disputer si on doit être d’accord sur l’essentiel ! Et si jamais par malheur nous ne l’étions pas, surtout restons cool ! Zombie de la pensée politique, cette mort toujours annoncée et rejouée hante nos débats et offre régulièrement à des acteurs politiques la possibilité de se distinguer en termes d’aptitudes personnelles et non de programme (1). La personnalisation extrême de notre vie politique va bientôt rejouer, avec l’élection présidentielle, la fiction du sauveur ou de l’élue qui viendra guider le peuple français. Confessions, jugements moraux, remarques sur les caractères (il est grognon, elle est sympa) : voilà un pays de presque 70 millions d’habitants qui s’apprête à regarder la nouvelle édition d’un spectacle pour enfant qui alimente toujours plus le cycle «illusion déception» bien décrit par Vincent Martigny (le Retour du prince, Flammarion, 2019). De rares initiatives, comme la Primaire populaire, tentent d’échapper à ce piège.

Pour nous faire oublier les libertés qui se réduisent, les violences économiques et sociales, l’urgence écologique, le cool est là. C’est le fantasme de transformer le débat démocratique en rituel télévisé, plein de paillettes et de rires, fun et tranquille, et surtout pas agressif, avec Cyril Hanouna en arbitre des élégances. Le 14 juillet 2020, le président de la République et son épouse se promènent aux Tuileries et croisent des manifestants, dont plusieurs se revendiquent des gilets jaunes, de retour de la Bastille. Ces personnes lui parlent des brigades de répression de l’action violente (la Brav-M, un binôme à moto), de la réforme des retraites ou encore de justice fiscale. Le Président répond que certains ont été «violents» dans leurs rangs et lâche cette formule incroyable : «Voyez, qu’on soit cool, franchement si tout le monde est cool, y’aura pas de problème.»

Casser l’ambiance

L’expression de la colère et des désaccords est souvent considérée comme inopportune et inacceptable. Or, c’est facile d’être cool, chill, «détendu», quand il n’y a aucune raison d’être en colère. Cool dans de grands et beaux appartements. Cool en tirant profit des inégalités. Cool sans avoir peur de la fin du mois. Cool si les années d’études peuvent être passées dans le plaisir et l’insouciance, plutôt que dans des distributions de colis alimentaires. Cool si on ne crève pas à petit feu faute de savoir comment vivre aujourd’hui. En réalité, rien de ce qui peut changer les choses n’est cool. Oui, ça casse l’ambiance. Mais quelle ambiance ? Celle d’un banquet dont l’écrasante majorité de la population est exclue. Casser cette ambiance est juste essentiel et libérateur.

Une grande partie de notre histoire nous relie à des actions qui n’étaient pas cool, comme le montre la lente marche du mouvement social et ouvrier à partir du XIXe siècle. Ce n’est pas la bonté patronale qui a amélioré les conditions de vie mais l’action de milliers de femmes et d’hommes qui se sont battus pour avoir plus de droits. Ils ont monté des barricades, bloqué des usines, organisé des grèves, occupé les rues. D’autres ont créé des syndicats, des coopératives, des sociétés de secours mutuels, des journaux ou des associations. Certains ont écrit des articles, des poèmes, des tracts. La convergence de tous ces combats a donné sa force au mouvement ouvrier, où beaucoup ont tout perdu, quand ce n’est pas la mort qui a interrompu la lutte. Rien de cool, donc.

Du mouvement social au mouvement écologique, les luttes politiques et sociales ne sont pas dans l’air du temps ou à la mode. Elles rompent les habitudes, brisent les préjugés, renversent les évidences. Elles sont souvent perçues comme agressives parce qu’elles s’exercent contre des intérêts puissants et organisés. Elles ont pourtant fabriqué cette République que beaucoup aujourd’hui salissent et détruisent en prétendant la servir.

(1) A propos du clivage gauche-droite, «le sens du clivage évolue en permanence et son contenu idéologique est l’enjeu permanent de luttes politiques. Quand vous regardez les dictionnaires politiques du XIXe siècle, vous avez toujours l’idée que ce clivage a bien vécu, mais qu’il est dépassé». Voir : Christophe Le Digol (entretien avec Hélène Combis), «Deux manières d’appréhender le clivage gauche droite», France Culture, 20 mars 2017.

Antoine Hardy, Doctorant en science politique au Centre Emile Durkheim

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