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Vivement l'Ecole!

Rose-Marie Lagrave : «Il n’y a pas d’ascenseur social. Les transfuges de classe prennent l’escalier de service  !»

6 Mars 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Sociologie

EXTRAIT

La sociologue raconte dans une enquête autobiographique sa traversée des frontières sociales, de son village du Calvados à l’élite de l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Une invitation à refuser les «je ne m’en sortirai jamais» mais aussi à déconstruire le mythe de la méritocratie. On ne réussit jamais seul.

Comment une fille d’un village du Calvados, issue d’une famille nombreuse, démunie, catholique, en vient-elle à s’asseoir sur les bancs de la Sorbonne, à croiser Pierre Bourdieu, militer au Mouvement de libération des femmes et devenir directrice d’études à l’EHESS (les Hautes Etudes pour les intimes) ? C’est l’histoire de la sociologue Marie-Rose Lagrave qu’elle documente et analyse, dans Se ressaisir, enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe (La Découverte). Pas de miracle dans cette histoire. A travers sa propre trajectoire qui ne fut jamais une sinécure, Marie-Rose Lagrave démontre combien sa traversée des frontières sociales tient à son environnement, aux personnes comme aux institutions. Ses parents catholiques, sensibilisés à un ethos bourgeois qui avaient à cœur de «dresser les têtes et les corps» de leur 11 enfants, ont fait d’eux des écoliers parfaitement adaptés au système scolaire, appréciés des instituteurs. Ses collègues lui ont fait confiance, voyant le profit qu’ils pouvaient tirer de cette travailleuse, depuis son entrée par la petite porte à l’EHESS quand, poussée par la nécessité financière, elle osa demander un poste à son directeur de thèse. Ses expériences en tant que femme, puis sa rencontre avec le MLF forgea sa conscience féministe et l’incita à créer un master Genre, sexualité, politique à l’EHESS et à promouvoir la parité professionnelle au sein de l’institution. L’apport de l’ouvrage est considérable par ce qu’il montre de l’influence du genre et de la classe sociale sur une vie, tout en plaçant en creux la reconnaissance au cœur des relations sociales.

Se ressaisir, pourquoi ce titre ?

Se ressaisir, c’est d’abord revisiter mon parcours et refaire le chemin inverse des étapes successives qui l’ont construit, une retraversée, en somme. C’est aussi un clin d’œil à nos maîtres d’école qui écrivaient sur les bulletins scolaires : «Doit se ressaisir au deuxième trimestre.»

L’emploi du «je» est une hérésie pour une sociologue, reconnaissez-vous. Pourquoi avez-vous consenti à utiliser la première personne du singulier ?

J’ai longtemps banni le «je» pour ne pas déroger à la règle générale en sciences sociales voulant que l’emploi du «on» atteste la capacité d’objectivation de la chercheuse. Si j’ai osé cette effraction, ce n’est pas pour verser dans le narcissisme ou me pousser du col, mais pour chercher à comprendre comment ce «moi», façonné par de successives socialisations, est finalement parvenu, après beaucoup de difficultés et de bifurcations, à déjouer partiellement la règle de la reproduction des classes sociales. J’ai finalement suivi le chemin inverse d’Annie Ernaux. Dans les Années (2008, Gallimard) la romancière revendique une «autobiographie impersonnelle». Elle écrit «elle» et non pas «je». Après des années de dépersonnalisation, je suis passée au «je», mais à un «je» objectivé par une enquête qui le remet à sa place et le réinscrit dans des groupes et collectifs, pour lui restituer sa singularité et sa généralité. J’ai étudié le processus de fabrication de ce «je», à travers les différentes étapes de mon parcours et de celui de ma famille, en leur imprimant un regard sociologique.

(...)

Par Sonya Faure et Anastasia Vécrin

Suite et fin en cliquant ci-dessous (abonnés)

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