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Vivement l'Ecole!

Drogue, prostitution, délinquance… Les enfants perdus de Barbès

5 Mars 2021 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Société, #Sociologie, #Jeunesse

Sécurité : Barbès au bord de l'explosion - Action Barbès

EXTRAITS

Ils sont quelques dizaines d’adolescents à errer depuis 2016 dans les rues de ce quartier parisien, partageant un quotidien fait de violences. Dans ce groupe composé surtout de jeunes migrants isolés, quelques filles en rupture familiale, plus vulnérables encore, survivent sans rien attendre du lendemain.

Hana* marche d’un pas assuré rue de la Goutte-d’Or, même quand elle tangue. Ce soir de décembre, à Barbès, dans ce quartier populaire du 18e arron­dissement de Paris, tout le monde la salue – commerçants, policiers, passants… Ils le font plus ou moins gentiment. A ceux qui crachent « pute » à son passage, elle adresse un doigt d’honneur et un regard plein de colère. Même geste envers le groupe qui la traite de « Pokémon » – elle est toute petite.

Hana est drôle et entraînante. Elle a de grands yeux verts, des joues rebondies couvertes de taches de rousseur et la peau encore veloutée de l’enfance. Elle porte une grande balafre sur la joue. Un coup de couteau donné par un garçon dans un squat. « C’est pas tout », rigole-t-elle en retirant son écharpe : elle dévoile deux entailles profondes au niveau du cou, tout juste suturées.

Son objectif du moment : rejoindre la laverie plus bas, celle dont les tambours sont d’un jaune un peu décati et où la chaleur humide est agréable. Trois copains sont déjà là, ils se tombent dans les bras. Hana veut qu’on lui roule un joint. Un garçon s’exécute. Il a la coupe de cheveux en vigueur auprès des gamins de son âge : tempes rasées et petite houppe au sommet du crâne. Bientôt, un adulte, blouson noir et barbe de trois jours, passe une tête. Deux euros le cachet de Rivotril. Cette benzodiazépine – aux effets sédatifs et anxiolytiques – à laquelle les jeunes se shootent et qui les rend méchamment accros, les jeunes la couplent systémati­quement au Lyrica, un antiépileptique également utilisé pour les troubles anxieux. Un cocktail médicaments-joints-alcools qui les laisse hagards, désinhibés et vulnérables.

(...)

La vie plus trépidante de la rue

Le commerçant, un vieil Algérien qui ferme sa boutique à l’heure de la prière, est désolé pour Hana : il ne peut pas l’aider, sa batterie est morte. Il lui vend pour 12 euros un vieux téléphone. En attendant qu’il soit chargé, elle roule un joint dans un coin. Le vendeur secoue la tête. Il la voit traîner là depuis des années, « ça ne s’arrange pas ». Comme beaucoup d’habitants du quartier, il a pris ces jeunes en pitié et les aide comme il peut. Une autre fille patiente dans la boutique. Brune, cheveux bouclés. « Je lui parle pas, c’est une nouvelle. Elle est algérienne. » Hana évite les Algériens et les Tanjaouis (les habitants de Tanger). « Je ne les aime pas, pas mon délire, c’est eux qui m’ont volé mon téléphone. » Elle traîne avec les garçons de Fès et de Salé. Elle raconte qu’ils se regroupent comme ça. Sur Facebook, chacun ajoute le gentilé de sa ville d’origine après son prénom. Ça donne : « Ahmed Slaoui »« Célia Lfassiya », etc. Dans la rue, ils s’appellent comme ça, « Hey Casaoui ! », et affichent leurs blases sur les murs.

Le lendemain, Hana, de retour à la laverie, a l’air plus en forme. Elle porte sur elle une petite sacoche pleine de maquillage. Elle attend son copain. Elle pense être enceinte. Ce serait lui le père. Quand il arrive, elle l’embrasse à pleine bouche. Ayman* sort du tribunal, il a obtenu un hébergement, dans le 15e arrondissement. Ces foyers de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse (lorsque les mineurs ont commis des infractions), les adolescents passent leur vie à en fuguer.

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Des vies confuses et fragmentées

La première fois qu’on a croisé Célia, c’était au mois d’octobre 2020. Comme ses copines, elle n’avait pas l’air d’une marginale, elle ressemblait à une fille de son âge. Ce sont leurs mains, épaisses, aux ongles noircis, les engelures et les croûtes sur les phalanges, leurs dents abîmées qui trahissent leur vie dans la rue. Célia réclamait des cigarettes aux passants de la rue des Islettes. Elle faisait ça poliment et en souriant, avec sa grande copine Soraya*, une adolescente robuste. Elles dansaient aussi au pied des immeubles. Puis elles ont disparu.

Célia a grandi à Fès, à Bensouda, un ­quartier où s’entassent les familles précaires. Elle y a vécu longtemps avec ses grands-parents marocains avant de débarquer à Paris, à 12 ans, avec son grand frère, un an de plus qu’elle. Leur mère, française, était toxicomane, ils ont grandi dans les foyers. Son frère, surtout. Célia a très vite préféré la vie dehors. Elle se souvient que « la première fille à la Goutte-d’Or », c’était Sophie*, une Colombienne qu’elle a rencontrée au foyer de la Croix-Nivert, dans le 15e arrondissement, et qu’elle a suivie à Barbès. Sophie a eu une fille avec un Marocain qui s’est barré aux Pays-Bas. Elle l’élève chez sa mère. Célia, elle, ne peut plus voir sa fille, Janna, née il y a deux ans et placée en famille d’accueil. Des gens bien, il paraît.

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« La vie, c’est de la merde »

Elle s’appelle Farah* et elle ne marche plus très droit. Elle a pris des ecstasys avec son amoureux, dans un studio dans le quartier de La Chapelle. Elle dit « mon copain », mais elle l’a rencontré la veille. Ses parents sont kabyles. Elle a longtemps vécu en Espagne avec sa mère avant de partir avec des garçons marocains rencontrés là-bas. Avant ça, elle ne connaissait pas Barbès. Son récit est ponctué de soupirs et de « la vie, c’est de la merde ». Elle salue des gars qu’elle connaît. L’un d’eux tente de l’embrasser, elle le repousse. Il insiste et colle ses lèvres contre les siennes. Elle se dégage. Ça lui arrive tout le temps, ces gars qui la touchent et l’embrassent alors qu’elle n’a pas envie. Ou qui l’insultent, l’air dégoûté. Les filles ont l’habitude de ces remarques. À leur passage, un agent municipal avait lancé à une riveraine : « C’est même plus des filles. » Farah mâche son chewing-gum, « la vie, c’est de la merde ».

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Les filles, tabassées « comme des mecs »

Ayoub est arrivé de Tanger il y a trois ans. Il avait 11 ans. Il dit que Paris, c’est trop dur. Où voudrait-il aller ? Il se frappe la poitrine : « Vraiment ? Je te jure, au paradis. Regarde-moi : je n’ai pas mangé depuis l’hôpital, je dors dehors ou à l’hôtel. » Appuyé contre un mur, il ne s’arrête plus : « Eh ! oui, je vole, je peux le dire, mais, si je ne vole pas, je ne mange pas. Les riches ne peuvent pas comprendre, ils ont la belle vie. » Il se met à pleurer : « Je vole, je suis un sale voleur. Mais on m’a aussi volé 2 000 euros. J’essaye d’économiser pour envoyer de l’argent à mes parents. »

Hakim*, 1,50 mètre à tout casser, l’interrompt : il cherche des baskets. On lui a volé les siennes au squat, pendant qu’il dormait. La rue les abîme en un rien de temps. Les insensibilise. Ayoub en tire une sorte de fierté un peu amère : « Comment on supporte tout ça ? On a le cœur dur. Pas comme les enfants français. Ils ont 14 ans, on les voit quand ils sortent de l’école, ils ne sont pas comme nous. Ils ont papa, maman, des manteaux et des petits pains au chocolat. Ils ne tiendraient pas une minute dans la rue. Est-ce qu’ils ont voyagé comme nous, partout ? » Il vient de rouler un joint. « Ça ne te gêne pas ? » Il l’allume.

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Accro au quartier

Février 2021. Célia est de retour à la Goutte-d’Or. À la mi-décembre, elle a fugué de son foyer aux Pays-Bas. « C’était dans un endroit où il n’y avait rien, pas de magasins, pas de cafés, rien… La campagne, mais il n’y avait même pas de chèvres ou de poules. Rien ! » Elle est d’abord allée en Allemagne, où elle a récupéré sa grande copine Hana. Hana, qui en avait marre de Paris, s’est barrée après Noël. Ensemble, elles sont retournées à Amsterdam. La police les a arrêtées. Hana a été conduite en centre fermé en attendant son rapatriement en France.

Célia, majeure, a pu rentrer sans encombre. Et la revoilà à la Goutte-d’Or, par - 2 °C, sans manteau sur son jogging noir. Devenue accro au quartier, son chez-elle depuis ses 14 ans, elle ne cesse d’y revenir. Elle y a pourtant traversé le pire, ce qui arrive à toutes ces filles : la drogue, les viols, les grossesses non désirées, la délinquanceEt elle est à nouveau dans le pétrin. Il y a quatre jours, elle s’est fait embarquer pour outrage à agent. Un flic a cassé sa bouteille de vodka, alors elle a pété les plombs, elle lui a dit « nique ta race de keuf ». Il a tout filmé avant de l’embarquer en garde à vue. Elle ne peut pas s’empêcher de rigoler en racontant ça. Quelques nuits plus tôt, le campement situé dans des tunnels sous la gare de Lyon où elle s’était trouvé une place a été évacué. Elle y dormait avec deux autres filles et des dizaines de migrants, des hommes. Depuis, elle s’est trouvé une place dans un squat.

Célia aura 19 ans dans quatre jours, mais, pour elle, l’avenir est devenu un concept flou. « Je ne peux rien prévoir. Je ne sais pas ce qui va se passer tout à l’heure ou ce soir… » Elle sait juste qu’elle ne veut plus dormir dans son squat de Saint-Ouen. La veille, ils étaient quinze à vouloir « la forcer ».

* Le prénom a été modifié.

Zineb Dryef

Article complet à lire en cliquant ci-dessous

 
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