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Vivement l'Ecole!

'Islamo-gauchisme", histoire d'une notion" - Bien plus que de simples mots...

17 Février 2021 , Rédigé par France Culture Publié dans #Culture

Depuis l'assassinat de Samuel Paty, l'explosion du terme "islamo-gauchisme" dans le débat public français est saisissant. Arme rhétorique de la droite pour décrédibiliser la gauche sur les questions liées à la laïcité, ce mot polémique dépasse aujourd'hui largement cet affrontement classique.

"Islamo-gauchisme", un terme qui sonne invariablement comme une expression de mépris voire une franche insulte aujourd’hui mais quelle est son histoire ? 

C’est la question que s’est posé Valentine Faure, dans un article du Monde cette semaine. "Islamo-gauchisme", employé par Jean-Michel Blanquer le 22 octobre dernier pour désigner une idéologie dangereuse, selon lui, quelques jours après l’assassinat du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, à la sortie du collège de Conflans Sainte Honorine où il enseignait. "L’islamo-gauchisme" était entré dans le vocabulaire gouvernemental après un usage largement partisan depuis une vingtaine d’années.

"Islamo-gauchisme", c’est Pierre-André Taguieff qui l’aurait utilisé pour la première fois pour décrire, je cite : "une convergence entre intégristes musulmans et groupes d’extrême gauche, à la faveur d’ennemis communs". Le sociologue refuse d’assumer les usages postérieurs de son invention. 

L’usage médiatique "d'islamo-gauchisme" semblait jusqu’ici plutôt réservé à la droite, en témoigne un chiffre établi par un autre sociologue, Fabrice Dhume-Sonzogni, qui octroie au quotidien Le Figaro 50% des utilisations du terme depuis son apparition récurrente située entre  2003 et 2004 dans la presse quotidienne nationale. 

Comment ce qualificatif de défiance a pu prendre une telle ampleur ?

Selon l’historien Ismaïl Ferhat, la disparition du monde ouvrier en tant que force de contestation globale a poussé les forces de  gauche à s’interroger sur les nouveaux leviers du changement révolutionnaire. Dans les années 1970, les travailleurs immigrés attirent l’attention, avec l’oppression double de leur statut : discrimination raciale et pénibilité de leurs conditions de travail. Ils  apparaissent alors comme un groupe témoin de l’aliénation des individus dans les sociétés contemporaines. La référence à l’islam reste alors cantonnée au second plan.

C’est une lecture culturelle de la discrimination qui intègre pleinement la dimension religieuse et qui prend son essor dans les années 1980 au sein d’une gauche non-révolutionnaire à la volonté affichée que la démocratie libérale porte l’extension des droits de l’homme et de l’égalité selon Philippe Portier, également cité par Valentine Faure : la revendication d’un projet de "société multiculturelle, respectueuse des droits propres aux minorités issues de l’immigration", en ligne de mire : la critique de l’universalisme, grand effaceur des singularités.  

Avec une fracture au bord de laquelle vont désormais s’articuler tous les doutes de la gauche : la condamnation à mort de Salman Rushdie par l’ayatollah Khomeyni en 1989 pour son livre les Versets sataniques. L’islam politique ne semblait finalement pas porter les valeurs de la  gauche occidentale mais il fallait rester vigilant face aux débordements anti-musulmans. Une ligne d’équilibre délicate qui piège souvent les débats, toujours actuelle et amplifiée, depuis, par les aléas du conflit israélo-palestinien et les attentats terroristes qui se sont multipliés ces dernières années. S’affronter au parcours des usages du terme "islamo-gauchisme", c’est plonger dans une histoire tortueuse où les principes se heurtent à la nuance qui passe difficilement la frontière de l’efficacité de rigueur dans l’exercice du discours politique.

Liens :

Valentine Faure, "Islamo-gauchisme" : histoire tortueuse d’une expression devenue une invective, Le Monde, 11/12/2020.

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