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Vivement l'Ecole!

Culture - "On voudrait pas crever sans avoir dit un mot"...

1 Février 2021 , Rédigé par Libération Publié dans #Education, #Art

Segment | Le Téléjournal Montréal avec Patrice Roy | ICI Radio-Canada.ca  Télé

Le monde d’après du spectacle vivant, se résumera-t-il finalement à la destruction d’un nombre incalculable de lieux et de compagnies ? Il est urgent de rouvrir au plus vite les théâtres et les autres lieux d’art et de création.

C’est conscients du caractère critique de la situation sanitaire mais habités d’un profond sentiment d’urgence que nous prenons aujourd’hui la parole pour affirmer que la fermeture indéfinie de tous les lieux d’art et de création est un désastre - social, humain, artistique - et que la réponse qu’y apportent le ministère de la Culture et le gouvernement n’en prend pas la mesure.

Désastre pour les lieux, leurs acteurs, pour l’ensemble des compagnies du spectacle vivant. Désastre plus lourd encore pour les compagnies indépendantes. Depuis bientôt un an, notre réalité, bouleversée par l’apparition du Covid-19, ne cesse de nous devancer et de réclamer de nous mille ajustements. Ces ajustements, notre secteur n’a cessé de les faire, ses protocoles sanitaires sont parmi les plus stricts qui ont été établis.

Devant l’horreur d’une crise économique qui se profile mais qui pour certains, est déjà bien là, le gouvernement a fait des «gestes» : tout allait changer, «quoi qu’il en coûte», il y avait un monde d’avant, il y aurait désormais un monde d’après. Il y eut les plans de relance français, européens.

Les mesures économiques prises par le gouvernement dans notre secteur : l’année blanche, l’autorisation des répétitions, des résidences, l’encouragement au report des représentations, ou à leur dédommagement, ont permis à beaucoup d’entre nous de ne pas sombrer, et ce n’est pas rien au vu de ce qui se passe dans d’autres secteurs où la misère atteint aujourd’hui un point dangereusement extrême.

Mais ces mesures ne concourent pas à préparer la reprise qui se présente comme un épouvantable casse-tête pour les théâtres et n’offrent, du fait de l’empilement des reports, aucune perspective de création et de diffusion aux moins dotés d’entre nous.

Beaucoup l’ont souligné, relance et soutiens se sont concentrés sur les mieux installé·e·s. Les plus faibles, les plus fragiles, ont continué à se fragiliser et à s’affaiblir. Qu’a-t-il été proposé à ceux qui n’étaient pas «premiers de cordée» ? «Enfourcher le tigre» !

«Enfourcher le tigre» ayant consisté pour la plupart d’entre nous à imaginer dans l’urgence des projets pour un «été apprenant» qui n’aura été, par manque de moyens et pour l’essentiel, qu’une vaste garderie.

Le gouvernement ne profiterait-il pas de la pandémie non pour inventer un monde d’après mais pour aggraver le monde d’avant : laisser se détricoter les réseaux de solidarité, le droit du travail, la protection sociale et, chemin faisant, se débarrasser d’une bonne partie des intermittents. Intermittents dont le régime, effectivement protecteur, est une épine dans le pied des tenants de la «fluidification du marché du travail».

Le monde d’après du théâtre se résumera-t-il finalement à la destruction d’un nombre incalculable de lieux et de compagnies ?

C’est à cette aune que nous analysons l’actuelle confusion du ministère de la Culture, à cette aune le silence étourdissant de Roselyne Bachelot, à cette aune l’actuelle absence de nouvelles mesures de soutien aux arts vivants.

A cette aune aussi, le plan de relance de la culture du mois de septembre 2020, où l’ensemble des compagnies «non conventionnées», celles employant la majorité de ceux qui œuvrent dans le spectacle vivant, n’ont eu pour tout soutien que 10 malheureux millions d’euros. Dix millions à se partager avec les lieux du théâtre privé ! Dix millions à comparer aux plusieurs centaines de millions consacrés aux institutions et lieux qui «font rayonner la France».

Force est de constater que cette politique - qui fait prime à la seule notabilité - est l’aggravation de celle qui se mène depuis plusieurs années déjà.

L’immense majorité des compagnies a vu, saisons après saisons, ses possibilités de jouer et de montrer leur travail se réduire.

L’été venu, les spectacles s’empilent jusqu’à l’absurde dans le off du Festival d’Avignon à côté duquel le Far West est désormais une aimable colonie de vacances.

La «grande famille» du spectacle se brise, et il semble bien que le ministère veuille planter le dernier clou de son cercueil.

Cette mise en concurrence de tous, associée à la baisse continue de moyens et de possibilités de certains et au subventionnement toujours accru d’autres, la politique de soutien actuelle ne la corrige pas, elle est d’ailleurs conçue par nombre de «décideurs» comme une «rationalisation» d’un secteur qui aurait connu, selon eux, une expansion excessive.

Pour cette façon de voir, il y aurait «trop de propositions, trop d’artistes». Nous croyons exactement le contraire. C’est que nous partageons la conviction de Tchekhov selon laquelle on peut priver l’homme de tout (quoique pas trop) mais certainement pas de la possibilité de chercher un sens à sa vie (ce qui ne veut pas dire le trouver).

Les effets pervers de cette politique accentuent la relation de dépendance des uns et des autres vis-à-vis de leur tutelle ou de ceux qui les accueillent (lieux d’accueil qui, d’ailleurs, eux aussi n’en peuvent plus). Bien sûr, ces relations ont toujours existé, mais des mécanismes les contenaient. Des mécanismes qui - c’est essentiel - font aussi d’un pays une démocratie.

Disons-le, les aides distribuées aux lieux labellisés ne «ruissellent» pas toujours ; l’argent versé pour les captations ne suffira pas à relancer une activité dont le cœur est la présence vive ; les aides apportées selon le «chiffre d’affaires» sont un contresens tragique quant à ce que doit être une politique culturelle, sans parler de leur arbitraire - quid des compagnies qui n’ont pas créé en 2019 ou 2020 et dont le «chiffre d’affaires» est alors très faible ?

Nous affirmons qu’il faut rendre des moyens et de l’autonomie à chacun. Nous affirmons qu’à court, moyen et long terme, seules une multiplication des aides à la production, à la création, à la diffusion, l’ouverture de nouvelles plages de jeu dans les théâtres, la création et le soutien de et aux lieux intermédiaires, constitueraient un véritable plan de relance qui, faisant fond sur l’immense potentiel de l’ensemble du secteur du spectacle vivant, serait un soutien pour tous.

Nous ne demandons pas l’aumône, nous demandons une politique audacieuse, de celles qui mettent les femmes et les hommes en leur centre.

Notre secteur, avec d’autres, agonise et sert, depuis plus d’un an, de variable d’ajustement à la politique sanitaire. Et précisément parce que la circulation du virus et de ses variants est là, que tous souffrent et sont mortellement effrayés, nous demandons d’avoir le courage politique de rouvrir, au plus vite, les théâtres et les autres lieux d’art et de création, de leur donner une visibilité sur l’avenir. Non seulement pour que nous ne «crevions» pas mais aussi pour que nous puissions à nouveau remplir notre indispensable mission : réunir, raconter, questionner, bouleverser, alléger, réparer.

Un collectif de compagnies du spectacle vivant

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