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Vivement l'Ecole!

Les étudiants confinés, sacrifiés...

14 Janvier 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Université

Les étudiants confinés, sacrifiés...

La pandémie nous rappelle l’urgence de prendre soin de nos étudiants et l’extension toujours plus violente de leur précarité. L’élargissement de l’accès aux études secondaires est loin d’avoir aboli les inégalités.

Comment apprendre bien dans un monde qui va mal ? De l’intranquillité quotidienne au désespoir d’une vulnérabilité faite existence, les générations actuelles d’étudiants et d’étudiantes forment une communauté d’expérience limite, à la confluence de la crise du Covid-19, puissant catalyseur des inégalités, et des incuries de la réponse politique qui lui est apportée. «Derniers Confinés», comme se sont si justement nommés les étudiants d’un collectif de l’université de Haute-Alsace (UHA) dans une lettre au président de la République, ces jeunes hommes et femmes n’ont souvent que leurs écrans - quand ils en ont - pour se projeter.

Les enquêtes sur la vie étudiante confinée impulsées par le Centre national de ressources et de résilience (CN2R), l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) ou encore Santé publique France dressent un même portrait, celui d’une jeunesse en situation de détresse morale et d’insécurité économique et psychologique saisissantes alors que 29 % des 18-24 ans se disent déprimés («Les étudiants, une population particulièrement fragile psychiquement», le Monde, 12 janvier). Samedi, un étudiant de l’université Jean-Moulin Lyon-III a tenté de se suicider et est à ce jour dans un état critique. Sans vouloir plaquer une interprétation à sens unique sur ce geste tragique, le président de l’université a néanmoins rappelé dans une lettre adressée aux étudiants et au personnel de l’établissement le contexte social et politique anxiogène dans lequel ce dernier a eu lieu : «La fermeture des universités, les cours à distance, l’arrêt des activités sportives, culturelles et festives ont favorisé l’isolement et la détresse psychologique. La situation économique a précipité les plus fragiles dans la précarité. Un drame humain se joue que nous ne devons pas occulter.» Mardi, le drame humain continue à Lyon, alors qu’une étudiante a tenté de se défenestrer de sa résidence universitaire.

Ce drame humain, c’est notamment celui d’une extension toujours plus grande, toujours plus violente du domaine de la précarité étudiante dans un silence quasi assourdissant. Déni de reconnaissance, ce silence gouvernemental perpétue l’histoire d’une invisibilisation au plus long cours des vies fragiles qui occupent les bancs des universités. Alors que dès les années 60, les premières enquêtes sociologiques de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron révèlent que la «condition étudiante» est une condition plurielle et inégalitaire, cette dernière demeure pourtant perçue comme le lot commun d’une jeunesse uniformément privilégiée. L’élargissement et la diversification de l’accès à l’enseignement supérieur, ces quarante dernières années, n’ont nullement aboli ces inégalités et leur perception faussée. Historiens et sociologues de l’éducation à l’instar d’Antoine Prost ou de Pierre Merle se sont efforcés de donner à voir cette réalité : la démocratisation de l’université, parce qu’elle conduit les membres des classes populaires vers les filières les moins valorisées et qu’elle réserve les filières les plus prestigieuses aux groupes sociaux supérieurs, fut et demeure ségrégative. A cela s’ajoute la massification du phénomène de la pauvreté étudiante dans un contexte de montée des incertitudes et d’extension du déclassement qui frappe particulièrement les jeunes depuis la fin des années 70. Aujourd’hui, plus de 20 % de la population étudiante vit en dessous du seuil de pauvreté.

La précarité étudiante a fait l’objet de multiples rapports depuis le début des années 2000. En novembre 2019, Anas K., étudiant lyonnais de 22 ans d’origine populaire, s’est immolé par le feu, expliquant son acte par la perte «automatique» de sa bourse, après le triplement de sa deuxième année de licence. Et pourtant, cette précarité continue de ne pas faire cause pour l’agenda politique. Dans un article de 2020 de la revue Agora Débats-Jeunesses intitulé «Quand la marge interpelle la norme. Evolution et actualité de la précarité étudiante», les sociodémographes Philippe Cordazzo et Nicolas Sembel soulignent à quel point la focale du débat public sur la question de l’orientation et de la sélection dans les universités ces vingt dernières années rend acceptable la perpétuation des inégalités et permet d’entretenir cette cécité sur les conditions de vie de celles et ceux qui étudient autant que la violence symbolique dont elle est porteuse. Ainsi, «l’impératif d’efficacité se traduit par la prise en compte de la seule variable de la réussite universitaire» et «l’élimination des «mauvais·e·s» étudiant·e·s coïncident trop souvent avec l’élimination des étudiant·e·s les moins favorisé·e·s socialement. Et c’est tout un pan de la jeunesse qu’on abandonne.

Notre présent pandémique nous rappelle ainsi l’urgence qu’il y a à reconnaître et à prendre soin de nos étudiants et de nos étudiantes, à vouloir non pas plus d’excellence, mais plus d’égalité et de savoirs partagés, il devrait aussi et surtout obliger celles et ceux qui nous gouvernent à accompagner et soutenir ces millions de jeunes hommes et femmes qui portent en eux les horizons des possibles de demain.

Clyde Marlo Plumauzille historienne, chargée de recherches au CNRS

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