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Vivement l'Ecole!

"Le chef de l’Etat puise ses références dans la philosophie des Lumières, mais pour mieux les dévoyer"

19 Janvier 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique

EXTRAITS

«Autonomie», «responsabilité», «hommes capables»… Dans «l’Esprit du macronisme», la philosophe prend la rhétorique du Président au mot, et montre que le chef de l’Etat puise certes ses références dans la philosophie des Lumières, mais pour mieux les dévoyer. Révélant une plasticité langagière propre au néolibéralisme.

Le discours macroniste est un art… du détournement ­conceptuel et de l’ambiguïté rhétorique permanente. Dans l’Esprit du macronisme (Seuil), à paraître jeudi, Myriam Revault d’Al­lonnes, philosophe politique, élève et amie de Paul Ricœur, avec lequel Emmanuel Macron avait mis en scène une complicité intellectuelle pendant la campagne présidentielle de 2017, revient sur les notions clés utilisées par le président français. Et la manière dont le locataire de l’Elysée les récupère et les réinterprète. Si son propos se réfère à la philosophie des Lumières, celui-ci invoque avant tout une conception managériale de la société. Une vision où tout est calcu­lable et anticipable, sauf une pandémie.

(...)

Vous relevez que le concept d’autonomie est omniprésent dans le discours macronien.

Emmanuel Macron l’invoque en effet sans cesse. L’autonomie est le maître mot de la modernité. Dans l’esprit des Lumières, la notion convoque à la fois le singulier et le collectif. Elle lie l’émancipation potentielle du genre humain à celle du sujet individuel. On n’est pas autonome tout seul. Or le discours du macronisme met l’accent sur les ­réalisations individuelles : il accroît la confusion entre la liberté comme in-dépendance et l’autonomie comme liberté partagée. Chez Rousseau ou chez Kant, on obéit à la loi qu’on s’est prescrite, et «penser par soi-même» ne signifie pas penser tout seul. C’est toujours une ­liberté qui engage la liberté des autres. Or, pour Macron, «l’autonomie» se réfère essentiellement à la réussite ­individuelle, à la performance d’un individu comme séparé du monde commun et qui ne devrait rien à personne. C’est une abstraction. Lorsqu’on en arrive à dire que la France doit être une «start-up nation», il est clair que l’on conçoit la politique sur le mode de l’entreprise, jusqu’à faire de l’individu un «entrepreneur de soi-même». Tout ce qui est relatif à la gestion, à l’anticipation «calculante» prend le pas sur la discussion autour des finalités du «bon gouvernement», comme ­disaient les Grecs.

(...)

Dans cette perspective, vous semblez dire qu’il n’y a pas de place pour le conflit.

Une société poli­tique – a fortiori une démocratie – est habitée par un conflit permanent qui fait sa dynamique et sa réinvention. Elle implique un débat incessant sur les choix, les orientations, les valeurs. Ce qui suscite inévitablement du désaccord et de la contestation. L’imaginaire social du macronisme minore ou méconnaît cette dimension conflictuelle. La métaphore des «premiers de cordée» est d’abord une métaphore du lien ­social. Tous vont dans la même ­direction et œuvrent à un projet commun, sans tensions, sans désaccords, sans discordances dans une société faus­sement harmonieuse où les conflits sont abolis et où comptent avant tout les compétences. Quant aux «passions tristes» (expression empruntée à Spinoza pour qui elle désigne les affects qui diminuent ­notre puissance d’agir), elles se réduisent aux frustrations et au ressentiment éprouvés par ceux qui ­jalousent la réussite individuelle.

(...)

En vue de la sortie de crise sanitaire, quelle place occupe l’Etat social dans la pensée macronienne ?

Il y a une contradiction interne chez Macron sur ce sujet. Lorsqu’il explique que l’Etat doit être un «investisseur social», il se réfère implicitement à la théorie du «capital humain», autrement dit à l’idée selon laquelle l’action publique doit aider les individus à développer leur ­potentiel pour s’insérer dans le marché du travail et de la consommation, pour gagner des compé­tences et créer de la richesse. Mais à supposer même que la finalité de l’Etat soit d’assumer cette fonction, ­encore faut-il qu’il investisse à long terme dans la recherche et l’enseignement. Or, la loi recherche récemment votée témoigne d’une ­logique purement gestionnaire et ne fait que précariser encore davantage le secteur. Quant à l’enseignement supérieur, la réouverture des universités, qui accueillent généralement des étudiants moins favo­risés sur le plan social, se fait de ­manière totalement chaotique alors que les classes prépas aux grandes écoles n’ont jamais cessé d’accueillir les étudiants. C’est sans doute l’un des scandales qui, en temps de pandémie, révèlent la ­misère structurelle des universités à laquelle l’Etat comme «investisseur social» aurait pour première tâche de remédier. Il est à craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Simon Blin

Entretien complet à lire en cliquant ci-dessous

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