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Vivement l'Ecole!

Grand oral du bac : d’abord passer les cris...

14 Janvier 2021 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Baccalaureat

Grand oral du bac : d’abord passer les cris...

Les lycéens de terminale étrenneront cette année une nouvelle épreuve du bac, entièrement orale et sans support papier. Une petite révolution saluée mais suscitant les réticences de certains profs eu égard à une formation très courte et à la crainte d’un accroissement des inégalités entre élèves.

Antoine (1) a passé une journée à essayer de rassurer ses collègues profs : «Ça va aller, vous bilez pas, ça va le faire…» Mines déconfites et visages fermés dans l’auditoire, aucun n’avait envie d’assister à cette journée de formation sur le grand oral du bac, dont plusieurs se sont déroulées ces derniers mois dans chaque académie. Il faut dire que même lui, prof formateur et enseignant de SVT, s’interroge : «J’ai envie de l’aimer, cette nouvelle épreuve du bac, de la défendre avec force. Mais dans le contexte actuel, c’est très compliqué. On aurait dû décaler l’application à l’année prochaine.» Aussitôt, Antoine se reprend : «Les inspecteurs de l’Education nationale pensent pareil, mais il ne faut pas le dire. C’est suffisamment tendu comme ça.»

Ce n’est pas la fête dans les lycées, dont 70 % fonctionnent en roulement, à cause du Covid : les élèves ne viennent pour certains qu’une semaine sur deux… Compliqué de préparer le bac dans ces conditions. D’autant plus que cette année, un changement d’importance est prévu : le nouveau bac réformé entre en vigueur pour la première fois. Avec de gros bouleversements. Le calendrier d’abord : les épreuves de spécialité se déroulent mi-mars. Le contenu des programmes, très exigeant, a changé aussi. Autre nouveauté majeure : le grand oral, prévu pour mi-juin si tout va bien, mais un décret du 24 décembre indique que les épreuves pourraient être modifiées jusqu’à quinze jours avant la date… A cette occasion, les 550 000 candidats (aux bacs généraux et technologiques) devront, un par un, se présenter «debout, sans support écrit», face à un jury de deux professeurs pendant vingt minutes. Une mini-révolution. Certes, l’oral a toujours existé (le bac a même été un examen uniquement oral jusqu’en 1840), mais jusque-là, les oraux ressemblaient tous à des «écrits oralisés», où la forme n’avait que peu d’importance. «Disons qu’on notait le fond, même si le jury est influencé par la forme», résume, grinçant, l’historien Claude Lelièvre.

"Prêt-à-parler"

Le grand oral est censé avoir une autre ambition. «Mais laquelle exactement ? Toute la question, c’est de savoir ce qu’on attend justement des élèves», questionne Claudine Garcia-Debanc, professeure de didactique du français à l’Inspé (école des profs) de Toulouse. Elle est partagée sur le sujet. Elle se dit enchantée que l’oral ait enfin une vraie place au bac, «on sait à quel point, en France, le système est piloté par les examens», et à la fois «inquiète» de l’objectif recherché. «Au moment de l’annonce de la réforme, il y avait cette émission à la télé, sur une chaîne du service public, où des candidats montaient sur scène pour un concours d’éloquence visant à émouvoir les téléspectateurs. Le bac, cela ne doit pas devenir cela, avec un discours préparé, du prêt-à-parler…» Avant de préciser le fond de sa pensée : «Ce grand oral, c’est le modèle Sciences-Po qui arrive en terminale. On nous le présente comme le seul modèle de réussite sociale. Or, il en existe d’autres.»

Elle fait référence aux concepteurs de cette épreuve. Pierre Mathiot, directeur de Sciences-Po Lille, qui a proposé ce grand oral dans son rapport sur le bac. Puis Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences-Po Paris, missionné par la suite par Jean-Michel Blanquer pour réfléchir spécifiquement à cette épreuve. C’est lui qui propose que les candidats se tiennent debout, sans support papier, devant le jury. «Je comprends l’intention, mais à mon sens, cela présente un risque que j’appellerai "le piège de l’éloquence", souligne Pierre Mathiot. Que l’élève récite son texte par cœur, comme une poésie.»

Le lycéen est interrogé sur un sujet parmi deux préparés pendant l’année. Claudine Garcia-Debanc explique : «Il est très important qu’il y ait un contenu, travaillé en amont. Sinon, seuls les élèves venant de milieu favorisé et ayant les mêmes codes que l’école pourront s’en sortir.» La chercheuse rappelle combien la façon de s’exprimer est identitaire, et «peut laisser transparaître, bien plus qu’un écrit, l’origine sociale, culturelle et géographique selon l’accent que l’on a».

Dans sa pratique du métier, Céline (1), professeure de français dans un collège du sud de la France, cogite sur ces questions depuis un bout de temps. «Si on veut lutter contre les déterminismes sociaux, il faut préparer nos élèves à l’oral, qu’ils sachent comment s’exprimer lors d’un entretien pour des stages, et plus tard d’embauche. C’est le rôle de l’école.» Rassurante, elle fait partie des professeurs qui forment au grand oral : «Depuis quelques années, il existe un oral au brevet. On a donc un savoir-faire.» Dans son collège, les profs ont tenté un truc, qui apparemment cartonne : en début d’année, chacun prend sous son aile quelques élèves pour les coacher pour l’oral. Une sorte de mentorat. Grâce à ce système, les résultats au brevet sont montés en flèche.

Manque de billes

Elle évoque aussi toutes ces questions qui se posent, pour les profs, et dont la réponse n’est pas forcément évidente. Jusqu’où aller dans les conseils ? Faut-il dire à l’élève comment s’habiller ? Se tenir ? S’exprimer ? Christian Dumais est enseignant-chercheur en didactique du français à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il a lui aussi mené beaucoup de travaux sur l’enseignement de l’oral : «Les candidats doivent savoir exactement ce que l’on attend d’eux, les critères qui serviront à évaluer leur prestation, et non pas qui ils sont.» Il cite l’exemple du regard. «D’une culture à l’autre, les attentes sont très différentes. Regarder dans les yeux peut être un manque de respect pour les uns, et à l’inverse un critère attendu pour d’autres.»

Le chercheur insiste sur l’importance de la formation des enseignants, «pour qu’ils soient des modèles linguistiques en classe et que les élèves puissent prendre exemple sur eux». Il souligne aussi la nécessité que les profs soient aguerris et formés à la façon d’évaluer un oral.

Cet élément - le manque de temps, de billes - revient beaucoup dans les salles des profs, même s’il se mélange au reste. «Une bonne copie, on sait tous ce que c’est, on a l’habitude. On se les échange entre nous, on se met d’accord sur des critères communs. Mais qu’est-ce qu’un bon oral ?» Antoine, le professeur de SVT, se remémore une épreuve de travaux personnels encadrés (TPE, désormais supprimés), où les élèves venaient en petit groupe présenter à voix haute le projet mené pendant l’année. «Une fois, j’étais avec un prof de maths dans le jury. Le premier groupe quitte la salle, je m’exclame devant la qualité de leur prestation, et lui me regarde : il trouvait que c’était un raté complet.» Surtout que, comme le souligne Sylvie Plane, professeur émérite en sciences du langage, pour ce grand oral, il a été décidé pour des raisons organisationnelles que seul un membre du jury soit de la spécialité sur laquelle porte le sujet présenté par l’élève. «Mais l’autre enseignant examinateur, du coup, que va-t-il pouvoir juger dans la prestation du candidat, si ce n’est la forme, le côté spectacle ?»

(1) Les prénoms ont été modifiés

Marie Piquemal

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