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Vivement l'Ecole!

Dans les cours de récréation, la question des religions à hauteur d’enfant...

7 Janvier 2021 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Laïcité

Dans les cours de récréation, la question des religions à hauteur d’enfant...

EXTRAITS

Le sujet, au cœur des débats publics avec le projet de loi « confortant les principes républicains », s’impose aussi dans les conversations d’enfants et d’adolescents. En quels termes ? Et pour dire quoi ?

Les enseignants en conviennent : l’école sert, très souvent, de « caisse de résonance » aux débats de société. Alors qu’ont démarré, à l’Assemblée nationale, les auditions concernant le projet de loi « confortant les principes républicains », censé répondre au « séparatisme » islamiste, Le Monde leur a demandé, à eux qui ont pour mission de faire de la pédagogie sur la laïcité, ce que disent leurs élèves de la question des religions et de leur place dans la société. Réponse spontanée, largement partagée : c’est un « non-sujet ». Suivie d’une autre, plus nuancée : si on se met « à niveau d’enfant », « à leur écoute », alors le débat prend.

« Et moi, si je crois en rien, est-ce que je ne suis rien ? » Quand Alain Talleu, enseignant à Bailleul (Nord), a entendu cette question parmi ses élèves de CM1-CM2, il a mis un point d’honneur à s’en saisir. « Tu ne crois pas en l’existence du Dieu des chrétiens, ni dans le Dieu des musulmans ou des juifs, mais tu n’es pas rien pour autant : simplement, tu n’es pas un croyant. »

Laurent Klein, directeur d’école dans le 19e arrondissement parisien, se sent, lui aussi, « à l’aise » face à ce type de questions. Chaque année, cet enseignant chevronné emmène ses élèves faire une « tournée des lieux de culte » à Paris. Une étape à l’église, une autre à la synagogue, une troisième à la mosquée, et même une visite au temple de Ganesh de son quartier : « Cela rend la pluralité des convictions très concrète, explique-t-il. Elle n’en est que plus facile à transmettre aux enfants. » La sortie scolaire sur plusieurs jours est aussi, pour lui, l’occasion de montrer aux écoliers que cet « héritage » n’est pas réservé aux croyants. « Ils peuvent tous se l’approprier de façon laïque, et en parler librement. »

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Alors, que ce soit en classe, dans la cour de récréation ou à la cantine, les professeurs parlent avec beaucoup de prudence – et même, parfois, avec réticence – de ce qui se dit, entre enfants. Parce que, rappellent-ils, ils ne « voient pas tout » et n’« entendent pas tout ». Parce que le sujet, à leurs yeux, n’est que « rarement » l’objet de tensions. Parce qu’ils redoutent, aussi, que des « mots d’enfants » puissent donner lieu à une « instrumentalisation ».

Leurs témoignages prennent la forme d’anecdotes. Il y a ces élèves de maternelle en Seine-Saint-Denis, de confession évangélique, qui se demandent si « c’est Dieu qui pleure quand il pleut ». Ces écoliers musulmans de la banlieue lyonnaise qui redoutent de « finir en enfer » s’ils mangent, « même sans faire exprès », de la gélatine de porc dans des bonbons ou de la viande qui n’est pas hallal à la cantine. Ces enfants catholiques qui, dans le Nord, attendent de leur maître qu’il leur explique « si Dieu existe ».

« Haram ou hallal ? »

Ces récits d’enseignants mettent en scène, la plupart du temps, un petit nombre d’enfants ; parfois un seul, qui peut se retrouver isolé face au groupe. Comme cet élève musulman, originaire des Flandres, qui, en classe de neige et à la demande de ses parents, a fait « chambre à part » pour pouvoir dire ses prières. Cette fillette témoin de Jéhovah, en Sologne, dont les parents ont refusé qu’elle participe à un spectacle mettant en scène une sorcière. Cette autre encore, dernière-née d’une famille turque installée dans le Sud, qui n’a pas participé à la fête de Noël, pourtant préparée dans une « démarche laïcisée », rapporte son enseignante, sans symbole ni signe religieux, comme le recommande l’institution.

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« Clivage culturel »

Leurs résultats, publiés en 2018, ont mis en lumière des écarts importants entre les élèves se déclarant musulmans et les autres – croyants ou non. Avec une part « minoritaire » de jeunes partageant une « conception absolutiste de la religion », explique Olivier Galland, mais qui avoisine quand même le tiers des sondés.

Une autre enquête d’ampleur divulguée en 2020 par le Cnesco, organisme d’évaluation du système scolaire, portant sur un échantillon national de 16 000 élèves de 3e et de terminale, a brossé un tableau plus apaisé : 90 % des jeunes interrogés considèrent qu’il est important, voire très important, qu’ils soient tolérants entre eux, même s’ils n’ont pas les mêmes croyances. Plus des trois quarts se déclarent attachés à l’expression de leurs croyances (ou de leur absence de croyances). Presque autant se disent opposés à ce que les règles de vie prescrites par la religion soient plus importantes que les lois de la République.

En creux, reste toutefois un quart d’adolescents soutenant que la religion peut ou doit primer. Un peu moins que dans l’enquête du CNRS. Si Olivier Galland parle de « clivage culturel entre deux jeunesses » (les jeunes musulmans et les autres), il insiste sur un point : celles-ci ne s’opposent pas. En tout cas « pas dans les établissements où elles cohabitent encore ».

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Préjugés tenaces

Au primaire, c’est le temps de la découverte. Au collège, l’intérêt des élèves se développe. « Ils peuvent être noyés dans des codes et des rites qui rythment leur quotidien, mais en ignorer totalement le sens, explique Mohand-Kamel Chabane, qui enseigne dans un collège parisien. Alors, du sens, on leur en donne… et ça les passionne ! »

Mais l’espace et le temps des cours leur suffisent-ils ? « On aimerait avoir un temps banalisé pour parler, au lycée, de ce qui nous concerne vraiment, revendique Lina, en terminale à Nice. Débattre de la religion, de l’islamophobie, de tout ce qui fait partie de notre vie. » « On nous parle tout le temps de la laïcité à la française, mais moi, ça m’intéresserait de savoir comment le principe se décline ailleurs », souffle Saradans la même classe. Toutes deux disent pourtant ne pas « oser » s’en ouvrir auprès des enseignants. Parce qu’elles sentent bien que, l’année du bac, ce n’est « pas la priorité » ; parce qu’elles redoutent aussi que leur « besoin » soit interprété comme une remise en cause de la laïcité.

La rencontre, houleuse, entre la secrétaire d’Etat à la jeunesse, Sarah El Haïry, et une centaine de jeunes fréquentant les centres sociaux à Poitiers, le 22 octobre 2020, a, de fait, achoppé sur ce type de demandes. Des revendications jugées « non conformes au pacte républicain » par Mme El Haïry. Parmi les propositions avancées par ces adolescents, la liberté de « pouvoir porter des signes religieux à partir du lycée » – ce qui est interdit depuis la loi de 2004 – mais aussi de « vrais cours » sur les religions et des espaces pour en débattre dans les établissements.

(...)

Mattea Battaglia

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