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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Nolwenn Le Blevennec...

16 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

La trajectoire de l'aigle - Blanche - GALLIMARD - Site Gallimard

 

Alors voilà, c’est l’histoire banale d’une liaison de quelques mois dans les étages d’un journal qui ne se vend plus bien. De la découverte que la volonté peut être annihilée, dévorée. D’une séparation traumatique au plus fort de la fusion. Avec dégrisement brutal : le lendemain de la rupture, j’ai fondu en larmes dès la première note du prélude de La Traviata – c’est un si – en concert à Metz. Les trois actes se sont ensuite succédé sans que je puisse me ressaisir. C’était bruyant. Ridicule, en l’occurrence. Et inquiétant pour mon voisin. Au moment où Violetta renonce à Alfredo (« Dite alla giovine »), je suffoquais, la tête entre les genoux. Après le concert, que j’avais offert à ma mère pour ses soixante-dix ans, j’ai dormi avec elle dans les lits jumeaux couvertures moutarde d’un hôtel morne. Ce qui a ajouté, bien que j’aime énormément ma mère, à l’impression d’avoir raté ma vie.

Dans le train de retour Metz-Paris, j’avais la tête vide, les jambes coupées et des démangeaisons sur le haut du crâne. Ma mère faisait semblant de ne rien voir parce qu’elle a peur que je termine mon existence toute seule. Chaque fois qu’une menace plane sur ma vie sentimentale, elle se gèle comme un reptile. Quand Joseph, passé juste avant chez le coiffeur, m’a quittée dans le quartier de l’Assemblée nationale, je me suis sentie comme un chien drogué abandonné sur le bord de la route après avoir traversé l’Espagne à l’arrière d’un go-fast. L’onde de déprime, immense, était entrecoupée de secondes de lucidité : La bonne nouvelle, c’est que tu n’es pas un chien. Et aussi : Tu as trouvé ses limites (à Joseph). Et enfin : Noie-toi dans des occupations aussi longtemps qu’il le faut.

Comme souvent dans les passions amoureuses (parce que sans interdit à quoi bon s’exciter, on va juste au cinéma), il s’agit d’une liaison. Dans sa forme la plus répandue et tragique : l’adultère avec profond désaccord sur les développements souhaitables. Rien à voir avec une histoire de valeurs bourgeoises ou religieuses, ce sont ici deux structures psychiques qui s’affrontent. Dès la première minute, il n’y avait entre Joseph et moi aucune convergence sur les définitions de l’amour, du bonheur et du risque. L’attachement était originel pour lui, mobile pour moi. Il retenait les mots quand je les déversais. Si on n’a pas peur de la psychanalyse, on pourrait dire que mon moi est dilaté alors que le sien se maintient à peine.

Au printemps 2016, quand je l’ai rencontré, j’avais trente-trois ans même si je ne les faisais pas – mon visage a dix ans de retard sur mon âge (c’est forcément un truc qui va se retourner contre moi : un matin, au réveil, mes joues seront molles ; déjà, il faut bien l’admettre, je me déchiffonne moins vite). Mais mon corps était conforme à ma bio. Mi-ferme. Comme j’avais fait deux enfants en quatre ans, j’avais environ huit kilos de trop. Des bras potelés contrastant avec un nez minuscule. Une belle peau. J’étais un morceau qui reprenait doucement forme initiale. Sans urgence, parce que je ne me voyais que quand j’étais prise en photo (jamais) et que je n’avais personne à séduire. En dehors du père de mes enfants, je n’avais été pénétrée, en sept ans, que par les avant-bras de plusieurs aides-soignantes voulant vérifier la dilatation du col de mon utérus.

Pour m’accoucher, ces sages-femmes avaient dû enjamber un petit homme qui jouait, allongé sur le sol, aux échecs sur son téléphone, et qui avait vingt ans de plus que moi. Je vivais fidèlement avec lui depuis notre rencontre. Sans que cela présente de difficulté. Depuis que je le connais, mon compagnon, lui aussi journaliste, s’est montré indépassable. Dans le sens, d’abord, où sans rien avoir à faire il a vingt ans d’avance sur moi. Mais aussi dans le sens où je le trouve, depuis toujours, plus original que les autres. C’est un homme burlesque dont l’humour passe par le jeu, les voix et l’imitation, et jamais par le sarcasme. C’est aussi un homme obsessionnel, qui ne cesse d’imaginer des alternatives aux alternatives, la bille tournant sans répit d’une roulette de casino – mais nous en reparlerons plus tard.

 

Nolwenn Le Blevennec - La trajectoire de l'aigle

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