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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Maylis de Kerangal...

8 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

J’ai sillonné le monde, en tous sens, par tous les temps, j’ai traversé des montagnes et des déserts, par tous les continents, j’ai surfé sur la vague, je me suis laissé porter par tous les vents, j’ai partagé le pain, le riz, la semoule, le café noir comme le jais, et les rires avec les habitants, j’ai senti la morsure de la bise glacée du grand sud, au pôle, et le baiser brûlant du sirocco sur mon visage. J’ai bu l’eau fraîche des fontaines et des torrents, ainsi que le thé brûlant dans les terres arides. J’ai traversé des contrées prétendument inhospitalières, j’y ai trouvé tous ceux qui, ayant dit non, avaient pris des chemins de traverse pour s’éloigner de la route principale dont ils refusaient le tracé longiligne, si angoissant.

C’est ainsi que par un beau jour de printemps, mes pas m’ont portée au petit port blotti contre la montagne, épicentre d’un monde inconnu du grand nombre, parce que difficile d’accès, et qui tenait à le rester. J’ai été attirée par ce lieu, comme aimantée. Alors je l’ai vue, petite embarcation sans moteur, faite de bois, maintes fois retapée, maintes fois repeintes, maintes fois rafistolée avec les moyens du bord, petite chaloupe toute fragile, probable vestige de quelque naufrage effrayant. Ce frêle esquif m’a plu au premier regard parce qu’il avance à coups de rames et s’en remet, le plus souvent, au gré du vent.

A son bord, un homme, tout de blanc vêtu, son dos voûté par le travail harassant de ceux qui vivent, tant bien que mal, de ce que la mer a à leur offrir, des yeux noirs perçants à partir desquels partent des rides formant comme une toile d’aragne sur son visage buriné, maintes fois bruni et mordu par le soleil, cerclé par un halo vaporeux de cheveux blancs qu’agitait le vent du large. Il était pauvre, comme ceux qui savent qu’être riche signifie ne rien posséder, pauvre, comme le sont ceux qui ne veulent rien de plus que ce qu’ils ont : une vie simple et riche de la beauté environnante, la pauvreté vécue comme un trésor offert à qui le mérite, à qui le comprend et surtout, à qui le voit, qui le perçoit.

Nous nous sommes observés, longuement, pour faire connaissance, sans mot dire. Et puis il m’a tendu la main pour m’inviter à monter à son bord. Je lui ai rendu son sourire et nous avons largué les amarres, levé l’ancre, mis le cap au large et j’ai saisi les rames. J’ai écouté Nacer, attentivement. Comme jamais personne n’avait pris cette peine jusque-là, il débordait de mots accompagnés de la danse fascinante de ses mains, spectacle qu’il m’offrait, mais aussi à la mer, les poissons aux aguets, au ciel, aux vents, les oiseaux pour témoins, aux abysses, dont les entrelacs formaient des arabesques, labyrinthe des profondeurs aussi épais et impénétrable qu’une forêt sous les tropiques. Aucune carte ne permet de s’y orienter. Tous ceux qui ont tenté ne serait-ce que d’en tracer les contours s’y sont perdus, à jamais. Nul ne sait s’ils ont survécu. Nul n’en est jamais revenu. C’est le plus secret des lieux.

Nous avons levé ses casiers posés au fond du large et c’était comme si un croissant de lune, un morceau de soleil et une comète s’étaient laissé prendre dans ses filets pour réchauffer son cœur et émerveiller le mien.

Nous avons partagé le pain, le fruit et l’eau. J’ai sorti la thermos de thé que j’emporte partout, toujours et j’ai évoqué mes pérégrinations dans ma quête de la moitié de gemme, perdue si longtemps auparavant, que nul ne s’en souvenait, celle qui me permettra de reconstituer la sphère parfaite, indestructible, celle qui brillera de mille feux, pour l’éternité, au sein du firmament. Nacer a réfléchi, tout en sirotant son thé, en connaisseur et puis il a sorti son filet, il l’a lancé au-dessus des eaux, l’a tiré tout doucement vers nous. Il m’a donné la moitié de gemme, accompagnée de quelques perles qui s’étaient laissé prendre aussi. J’ai joint les deux morceaux de la gemme et avec mon lance-pierre, nous l’avons lancée, ensemble avec les perles, pour qu’elle ne soit pas seule, de toutes nos forces, visant le ciel à la verticale. Elle s’est accrochée, tout là-haut, a pris les perles pour satellites, elle s’est allumée et nous a baigné de sa lumière douce et chaude, enfin retrouvée, c’était apaisant, comme un pardon, comme une bénédiction.

Enfin heureuse d’avoir accompli ma quête, un peu triste également d’être arrivée au terme de mon aventure, mais si bellement, j’ai déposé un baiser de gratitude et de respect sur sa main caleuse.

Maylis de Kerangal - Chromes

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