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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Dolores Redondo...

30 Janvier 2021 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Sur la commode, une lampe éclairait la pièce d’une chaleureuse lumière rose qui se teintait d’autres nuances en traversant les délicats motifs de fées imprimés sur l’abat-jour. De l’étagère, toute une collection de petits animaux en peluche observaient de leurs yeux brillants l’intrus qui étudiait en silence l’attitude paisible du bébé endormi. Attentif, il écouta la rumeur de la télévision allumée dans la pièce contiguë et la puissante respiration de la femme qui dormait sur le canapé, éclairée par la lumière froide de l’écran. Il parcourut la chambre du regard, étudiant le moindre détail, absorbé par cet instant, comme s’il pouvait ainsi se l’approprier et le conserver éternellement, tel un trésor. Avide et serein à la fois, il grava dans son esprit le tendre motif du papier peint, les photos encadrées et le sac de voyage qui contenait les couches et les vêtements de la petite, puis posa son regard sur le berceau. Une sensation proche de l’ivresse envahit son corps et la nausée menaça au creux de son estomac. La petite dormait sur le dos dans un pyjama en velours, couverte jusqu’à la taille par un édredon à fleurs que l’intrus écarta pour la voir en entier. Le bébé soupira dans son rêve ; un mince filet de bave glissa de ses lèvres roses et dessina une trace humide sur sa joue. Les petites mains potelées, ouvertes de part et d’autre de la tête, tremblèrent légèrement avant de s’immobiliser à nouveau. Imitant la petite, l’intrus soupira à son tour, et une vague de tendresse l’emporta un instant, une seconde à peine, suffisamment pour qu’il se sente bien. Il prit la peluche restée assise au pied du berceau, comme un gardien silencieux, et put presque percevoir le soin avec lequel on l’avait installée là. C’était un ours polaire, avec de petits yeux noirs et un gros ventre. Un ruban rouge incongru entourait son cou et pendait jusqu’à ses pattes arrière. Il passa délicatement la main sur la tête de l’animal dont il apprécia la douceur, porta la peluche à son visage et enfouit le nez dans les poils de son ventre pour respirer sa tendre odeur de jouet neuf et onéreux.

Il remarqua l’accélération de son cœur tandis que la sueur perlait abondamment sur sa peau. Pris d’une fureur soudaine, il écarta rageusement l’ours de son visage et, d’un geste décidé, le plaça sur le nez et la bouche du bébé. Puis il se contenta d’appuyer.

Les petites mains s’agitèrent, levées vers le ciel, et l’un des doigts de la fillette effleura le poignet de l’intrus. Un instant plus tard, elle sembla sombrer dans un sommeil profond et réparateur, tandis que tous ses muscles se détendaient et que ses mains, comme des étoiles de mer, reposaient à nouveau sur les draps.

L’intrus retira la peluche et observa le visage de la petite. On n’y devinait aucune trace de souffrance, à part une légère rougeur qui était apparue sur le front, juste entre les yeux, probablement causée par le minuscule museau de l’ours. La lumière avait déjà quitté son visage et la sensation de se trouver devant un réceptacle vide s’accrut tandis qu’il approchait encore la peluche de son visage pour aspirer son odeur de bébé, à laquelle se mêlait désormais le souffle d’une âme. Le parfum était si doux et si plaisant que ses yeux s’emplirent de larmes. Il soupira, reconnaissant, arrangea le ruban de l’ours et le remit à sa place, au pied du berceau.

L’urgence le saisit comme s’il avait pris conscience qu’il s’était déjà trop attardé. Il ne se retourna qu’une fois. La lumière de la lampe fit briller les onze paires d’yeux qui, de l’étagère, le regardaient horrifiées.

 

Dolorès Redondo - Une offrande à la tempête

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