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Vivement l'Ecole!

Service civique dans la culture: "On se fait exploiter mais on est consentant"...

14 Décembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Culture, #Jeunesse

Service civique dans la culture: "On se fait exploiter mais on est consentant"...

EXTRAITS

Travail de larbin ou postes à responsabilité… «Libération» a recueilli une trentaine de témoignages de volontaires, de la Gaîté lyrique à Manifesta, dont les tâches dépassaient largement le cadre de leur mission d'intérêt général. Une dérive d'autant plus inquiétante que ces postes sont rendus indispensables au fonctionnement de structures associatives.

Dans le secteur culturel, les services civiques sont partout. Qu’on aille dans un centre d’art renommé, une friche culturelle en région parisienne ou une troupe de théâtre en milieu rural, il y a de fortes chances pour tomber sur l’un de ces volontaires âgés de 16 à 25 ans qui se consacrent, pour une durée de six mois à un an, à une mission d’intérêt général. Manifesta, la Biennale européenne de création contemporaine qui a posé d’août à octobre ses valises à Marseille – la manifestation a pris fin un mois avant la date prévue à cause du confinement – en a par exemple enrôlé une armada. Elle a engagé une vingtaine de personnes en service civique, notamment pour des tâches de médiations et d’accueil aux publics. «On espérait, avant le Covid, en engager 40», dit l’organisation, dont le budget visé pour cette édition de trois mois est de 6,5 millions d’euros. Dans le discours, le dessein est louable : renforcer la mixité sociale, aider des jeunes en décrochage scolaire, les former aux métiers de la culture… Dans les faits, les volontaires payés 580 euros par mois pour un 35 heures ont «plutôt le profil "diplômés d’école d’art" que celui de "jeunes des quartiers populaires"», assure une «service civique» de Manifesta, elle-même en master.

Pendant plusieurs mois, Libération a recueilli près d’une trentaine de témoignages, qui font part d’un véritable dévoiement de cet «engagement au service de l’intérêt général» dans la culture. Souvent, ces volontaires sont de jeunes femmes, fraîchement diplômées des Beaux-Arts ou en gestion de projets culturels, cherchant désespérément un emploi. Qu’elles soient dans une compagnie de théâtre en mal de financement ou un musée subventionné, leurs missions de volontariat ressemblent souvent à la fiche de poste d’un salarié. La plupart vont jusqu’à parler de «travail dissimulé» ou de «salariat précaire déguisé», dénonçant parfois «heures supplémentaires non payées» et tâches ne correspondant pas à la philosophie du service civique. En effet, certaines se sont retrouvées à faire du nettoyage ou du service au bar. Et la conjoncture actuelle n’annonce rien de bon. La culture traversant une crise sans précédent causée par la gestion du Covid-19, on peut imaginer que ce type d’arrangement n’aille qu’en s’aggravant.

(...)

Faire semblant d’être dans les clous

Ces volontariats ne viennent pas seulement combler le manque d’argent des associations culturelles en lutte pour leur survie. Certains organismes plutôt bien installés n’hésitent pas à recruter des étudiants diplômés au parcours déjà chargé de stages. Aux centres d’art Bétonsalon ou à la Gaîté lyrique à Paris, des anciens volontaires assurent passer un véritable entretien d’embauche. «Il fallait avoir un bon background, raconte Marie, qui a un master en histoire des arts. En 2018-2019, à la Villa Vassilieff [résidence d’artistes et second lieu d’exposition de Bétonsalon, ndlr], l’année où j’ai été prise, la direction cherchait des gens avec une solide culture en art contemporain, un bon niveau d’anglais qui pouvaient faire de la régie d’œuvres ou coordonner des projets.» La concurrence est parfois rude. Au Centre de création contemporaine Olivier-Debré (CCCOD) à Tours, la direction reçoit en moyenne 25 à 30 candidatures pour une offre. Ce n’est donc pas un hasard si les missions rangées dans la catégorie «culture et loisirs» par l’Agence du service civique sont celles où l’on trouve les volontaires les plus diplômés. Près de 35% d’entre eux ont au moins un bac+3 (contre 19% au niveau national).

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«Faire le ménage, vider les poubelles»

Nombreux sont les volontaires à avoir occupé des postes à responsabilité. A la Gaîté lyrique, Charlotte (1) a géré certains budgets sans son tuteur (dont le budget prévisionnel d’une saison) et a été à plusieurs reprises la référente à contacter en cas d’urgence lors de concerts : «C’était comme si j’occupais un CDD de chargée de production. Ça nous faisait bien rire avec les autres volontaires d’être seulement payés 580 euros par mois pour occuper un vrai emploi.» Le service communication du BAL, espace d’exposition indépendant dédié à l’image contemporaine à Paris, ne pourrait quant à lui plus fonctionner sans son service civique chaque année renouvelé, estime une ancienne volontaire.

Si cela peut permettre à beaucoup d’acquérir de l’expérience, certains se plaignent d’avoir été pris pour des larbins. «On s’est retrouvées à faire le ménage, à vider les poubelles. On nous demandait aussi de faire à manger, mais on n’avait pas le droit de manger ce que l’on avait préparé», déplore une ancienne service civique du Jardin parallèle (JP), institution rémoise consacrée à l’art de la marionnette et qui jouit d’une réputation notable. A peine arrivée, Camille, une autre volontaire venue au JP avec l’envie d’apprendre à travailler les costumes, se retrouve dans un hangar à trier pendant une semaine des tas de tissus poussiéreux entassés pêle-mêle. «On m’a dit "tiens, ça pourrait être une de tes missions !" rapporte la jeune femme diplômée d’un BTS couture. On ne m’a rien confié d’autre et puis, les autres m’ont culpabilisée…» La même année, une autre volontaire se souviendra des allers-retours en mode «chauffeuse de taxi» pour les comédiens, tandis que Camille attire l’attention sur une collègue qui s’est occupée du poulailler. Mi-2019, tous quittent prématurément leur poste après l’alerte d’une volontaire, à l’agence, sur les abus de la structure. Depuis, le Jardin parallèle n’accueille plus de services civiques. «Nous avons toujours fait de notre mieux», se défendent sommairement par texto les directeurs, qui n’ont pas souhaité en dire plus à Libération.

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«Travail déguisé et sous-payé»

Et même si certains parviennent à décrocher des contrats – au CCOD de Tours, sur 24 services civiques depuis 2015, 4 travaillent pour le centre, dont 3 en CDI –, les postes de volontaires viennent fragiliser un marché de l’emploi déjà à bout de souffle. «Avec ces offres, on découvre qu’il y a donc du travail, mais qu’il n’y a pas d’emploi. On veut bien que ce travail soit fait, mais on ne veut pas embaucher de façon pérenne les gens», tance Ophélie Latil. Derrière, c’est l’Etat qui se retrouve moteur de cette précarisation : «Quand on finance les associations par des subventions, on peut espérer créer de l’emploi salarié stable, estime la directrice de recherche Maud Simonet. Quand on diminue les subventions, et qu’en même temps on incite à prendre des services civiques, cela revient à précariser davantage le travail en l’invisibilisant et le "gratuitisant".»

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(1) Les prénoms ont été modifiés.

Anna Mutelet , Annabelle Martella

Article complet à lire en cliquant ci-dessous

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