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Vivement l'Ecole!

A lire... A offrir... "L'amour peintre au XVIIIe siècle" - Libertin d'expression... De Watteau à Fragonard...

12 Décembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Art

Guillaume Faroult, en 2016, nous parle de Fragonard...

LIBERTIN D’EXPRESSION - Par Philippe Lançon

La galanterie et son jumeau cynique, le libertinage, sont des produits aussi français que le fromage, le vin ou les cuisses de grenouille. Le féminisme contemporain les attaque, dans leurs principes comme dans leur histoire : moment idéal pour remonter par les images et par les faits aux origines de ces traditions, pour les comprendre sans les juger, grâce au livre clair et savant que Guillaume Faroult, responsable en 2015 de l’exposition «Fragonard amoureux» au musée du Luxembourg, consacre à «l’imagerie érotique en France au XVIIIe siècle». Comme toujours chez l’éditeur Cohen & Cohen, la rare qualité des reproductions, leur adéquation au texte qu’elles accompagnent page à page par des renvois systématiques, en documents plus qu’en illustrations, font de l’ouvrage une source de plaisir, d’apprentissage et de réflexion. Pourquoi «imagerie» ? Parce que les figures amoureuses dans ce siècle qui en fut le cœur sont de toutes sortes : «Peintures de chevalet, panneaux décoratifs, dessins pour amateurs, gravures de reproduction ou d’interprétation, "figures" destinées à l’illustration ou miniatures enfin.»

Semi-clandestinité.

De Watteau à Fragonard, en passant par Boucher, Baudouin et d’autres, l’auteur étudie comment naquit et évolua cette représentation prépondérante de l’amour sensuel, propagée et entretenue par une élite intellectuelle, politique et sociale ; comment elle se confronta à la morale des prêtres, de l’Etat, des bourgeois, des encyclopédistes, des révolutionnaires ; de quelle façon elle circula parmi les princes, les diplomates ; dans quelle mesure elle fut inspirée par la vie conjugale, par la semi-clandestinité du boudoir, par ce qu’on appelait les «Petites-Maisons», cette transition nobiliaire entre le pavillon de chasse et le bordel ; quelles passerelles unissent ces images aux textes de Marivaux, de Caylus, de Fontenelle, de Robert Challe et de tant d’autres ; ou comment, par exemple, la naissance de l’hygiène féminine, à cette époque (le bidet est mentionné pour la première fois en 1726), contribua à développer l’imaginaire érotique des artistes : «La toilette du sexe, écrit Faroult, va devenir un poncif distinctif des sphères les plus huppées de la prostitution selon les normes édictées par les romans de prostituées dont la vogue se développe à partir des années 1730.»

Bergerie.

Que s’est-il passé au XVIIIe siècle ? Quelque part entre la fin du règne de Louis XIV et la Régence, la noblesse change de vertu. L’héroïsme guerrier fixait la valeur d’un homme au XVIIe siècle. Il est remplacé par les valeurs «pacificatrices, de l’amour et de la galanterie» . On passe du champ de bataille à la bergerie, puis de la bergerie au baldaquin. Le loup semble devenir agneau, les scènes pastorales portent ce mouvement. La femme, métamorphosée en arbitre des gestes et des élégances, paraît maîtresse du jeu ; du moins, en représentation et dans la haute noblesse. Cette chevalerie galante trouve rapidement son apothéose, dans un équilibre plein d’ambiguïté, chez Watteau. Le troisième chapitre, «Watteau "en quelques chambres"», lui est consacré et permet de découvrir de splendides tableaux, peu connus du grand public. Watteau était-il, lui-même, libertin ? C’est probable, mais c’est discuté. Un jugement sur l’homme éclaire la nature de son œuvre et de l’esprit qu’elle porte : «Il n’avait point d’autre défaut que l’indifférence, et d’aimer le changement.»

Cette remarque ouvre sur le libertinage, qui «pervertit la galanterie» en introduisant le sarcasme, le blasphème, et «la douce satisfaction de la violence», autrement dit le goût du viol. Il trouvera son apogée sentimental chez Fragonard. Le loup, qui avait quitté le champ de bataille, était «rentré dans la bergerie», mais, à la fin du siècle, il a autant besoin de sentiments que de chair fraîche. Entre-temps, les encyclopédistes et Rousseau ont lutté (non sans contradictions) contre cette immoralité des élites soumettant à leurs désirs libertaires épouses, amantes et soubrettes. C’est l’éthique, chère à Diderot, des «bons pères de famille» ; mais il avait commencé par écrire un chef-d’œuvre érotique, les Bijoux indiscrets. 

Philippe Lançon

Guillaume Faroult

L’amour peintre. L’imagerie érotique en France au XVIIIe siècle Cohen & Cohen, 572 pp., 320 illustrations, 120 € jusqu’au 31 janvier, 160 €

La Toilette intime - Antoine Watteau, vers 1718

La Toilette intime - Antoine Watteau, vers 1718

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