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Vivement l'Ecole!

Michel Agier : «J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker»

27 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie

Pour l'anthropologue, la démonstration de force contre les migrants place de la République, à Paris, porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes tous plongés.

Spécialiste des questions migratoires, Michel Agier vient de publier deux ouvrages : il préface un texte de Zygmunt Bauman traduit chez Premier Parallèle (octobre), Etrangers à nos portes. Pouvoir et exploitation de la panique morale et toujours chez le même éditeur il signe Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur. Ces deux livres ont en commun de parler de la peur, celle de la maladie ou celle de l’étranger, et de l’utilisation des peurs pour gouverner. L’auteur du concept de «l’encampement du monde» revient sur l’évacuation du campement de réfugiés, lundi soir, place de la République à Paris. Selon lui, il est le symptôme d’une «mise en scène» politique plus large : susciter la peur et légitimer des réponses d’exception, dans une société déjà angoissée par les menaces pandémiques ou terroristes.

Que vous inspirent les images de policiers évacuant violemment un camp de migrants, lundi soir, place de la République ?

Ce n’est que le énième «décampement» de migrants, avec une même violence qui se répète à chaque fois. Mais c’est d’autant plus choquant qu’il s’agit, en pleine pandémie, de loger moins d’un millier de personnes qui sont à la rue en ce moment à Paris. La responsabilité du préfet est énorme. Démographiquement, c’est un détail, cela n’a plus rien à voir avec 2015, les chiffres sont très inférieurs. Il suffirait juste d’un peu de volonté politique pour les reloger rapidement au lieu de braquer les projecteurs sur eux. Mais cette mise en scène participe toujours de la volonté de susciter la peur de l’étranger, parmi les nombreuses peurs qui nous assaillent actuellement, entre pandémie et attentats. Cette démonstration de force porte la marque de l’atmosphère sécuritaire dans laquelle nous sommes plongés. J’ai l’impression qu’on nous gouverne depuis un bunker. La fascination que semble avoir notre président Emmanuel Macron pour les situations d’exception m’inquiète beaucoup. Le recours banalisé à un «Conseil de défense» fait de ce gouvernement un gouvernement d’exception. On ne gère pas une pandémie comme une guerre, c’est une question de santé publique, de même qu’il n’y a aucune raison de faire la guerre aux migrants… On assiste à un usage politique de l’idée de «guerre» qui favorise un climat de plus en plus sécuritaire.

L’évacuation du campement de la République s’intègre, selon vous, dans un contexte politique plus général ?

L’obsession d’un pouvoir sécuritaire est d’entretenir la peur ou même les peurs. Les migrants représentent par excellence la menace venue de l’étranger. Quand on prend pour prétexte la pandémie pour fermer des frontières nationales on ne joue que sur la peur. Le risque est que cette ambiance s’installe et dure. La violence à l’égard des migrants n’est pas celle d’un autre monde mais du nôtre. Elle s’étend aux journalistes et aux acteurs associatifs. Même l’université est traitée de façon sécuritaire. Les propos du ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, quand il dénonce «l’islamo-gauchisme» qui «fait des ravages à l’université», sont violents pour les enseignants-chercheurs en général. Je me suis senti agressé. C’est très inquiétant. Nous serions de l’autre côté de l’Atlantique, nous les taxerions immédiatement de propos trumpistes.

Vous dénoncez la manipulation de la peur et non la peur elle-même ?

Il est naturel d’avoir peur. La peur de l’étranger ne fait que traduire une peur sociale beaucoup plus profonde, plus diffuse, qui est la peur de l’inconnu, du lendemain, du déclassement, de ne plus pouvoir protéger sa famille…

Ce qui est condamnable, c’est d’entretenir cette peur, de gouverner par la peur au lieu de faire valoir que l’étranger n’est qu’un autre nous-même et que nous pouvons l’accueillir, et même en avoir besoin. Et que 500 migrants avec des tentes (ce qui tient plus de la performance artistique et symbolique que de l’action violente), par ailleurs très bien encadrés par des associations qui font un travail remarquable, ne doivent pas être pas un motif de peur.

Dans Vivre avec des épouvantails… vous évoquez un retour des grandes peurs cosmiques. Que sont-elles ?

Ce sont des peurs qui nous ramènent à notre petite communauté d’humains vulnérables sur une même Terre. Une pandémie mondiale redessine les contours et les vulnérabilités de cette communauté. De même que le réchauffement climatique. Ces peurs nous remettent à notre échelle, minime, face au cosmos. L’idée de modernité nous a fait croire que nous serions plus forts que la nature, que les forces telluriques de notre planète, mais face au virus ou au dérèglement climatique (lui-même résultat d’une surpuissance capitaliste), nous sortons de cette illusion. C’est bien de réaliser enfin notre propre vulnérabilité, ce sont ces peurs cosmiques qui nous font humains tous ensemble. Nous sommes tous embarqués sur le même bateau et nous ne pouvons être que solidaires les uns des autres, qu’on soit idéologiquement nationaliste ou cosmopolite… Nous sommes dans un cosmopolitisme forcé, qu’on le veuille ou non.

Mais, selon vous, nous pouvons apprivoiser ces peurs ?

On peut inventer des épouvantails, comme au Moyen Age, qui ridiculisent nos peurs et ceux qui nous font peur, et même en rire. La caricature peut être une forme d’épouvantail. Nous pourrions caricaturer notre gouvernement, le préfet Lallement ou le Conseil de défense… C’est une façon de répondre aux politiques de la peur, sans nier la peur pour autant.

Il faut réinventer des rites ?

Plus généralement, utiliser nos imaginaires de façon créative. Les rites ne sont pas réservés aux sociétés du Moyen Age, ils sont aussi présents dans la forêt colombienne, où on invente des épouvantes, des personnages qu’on imagine à certains endroits de la forêt et qui symbolisent la peur, parce que nous devons vraiment être prudents quand nous allons dans la forêt. Dans mon ouvrage Vivre avec des épouvantails… je cite Goethe qui résumait très bien ce processus créatif : «Quand la peur me prend, j’invente une image.» Il faut nous emparer de nos peurs, pour nous défaire de l’emprise des gouvernements de la peur.

La «frontière», sur laquelle vous travaillez depuis longtemps, prend une nouvelle dimension ?

Elle suit un nouveau dessin, elle est à la fois dans nos corps et à l’autre bout de la planète. En période de pandémie, ce sont nos corps qui deviennent frontières. Plutôt que de fermer les frontières nationales, il aurait été plus efficace d’observer les frontières de la pandémie. Du corps de l’individu, aux clusters, on passe, de réseaux en réseaux, à une dimension planétaire.

Il n’a jamais été autant question de biopolitique ?

Le tout-biopolitique en théorie se traduit par un tout-sécuritaire en politique. Nous avons tous conscience qu’il faut soigner les corps en premier. Même dans les pays dont les gouvernants niaient la pandémie, des collectifs se sont organisés pour se protéger, on l’a vu dans les favelas brésiliennes. Mais il est important aussi qu’il y ait des contestations comme on en voit lors de second confinement, ces contestations sont aussi un retour du politique. On peut débattre et proposer aussi des solutions alternatives sans pour autant nier la maladie. C’est se prendre en charge et ne pas accepter un mode de gouvernement bunkerisé qui peut porter atteinte à la démocratie. Car il y a toujours le danger que l’exception s’installe dans la durée et devienne la norme.

Catherine Calvet

Michel Agier Vivre avec des épouvantails. Le monde, les corps, la peur Premier Parallèle, 160 pp.,16 €, ebook 8,99 €

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