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Vivement l'Ecole!

Le Chemin des Dames...

11 Novembre 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Histoire

Le Chemin des Dames...

Le Chemin des Dames

                                             “Faites des bêtises, mais faites-les avec enthousiasme.”   Colette

Dans le cimetière de Varengeville, pendant que tu admirais les vitraux bleutés de Braque, je me suis arrêté devant la tombe d’un homme. 1889-1917. Mort à 28 ans donc. Légèrement effacée, la mention:

« Mort pour la France » .

C’était un jour d’août. Les années soixante. 1965 peut-être. Les vacances d’été dans le Pas-de-Calais permettaient à mes parents de revoir les leurs. Mon grand-père maternel, né lui aussi en 1889, avait été soldat pendant la « Grande Guerre ». Il avait connu les combats, l’horreur des assauts pour cent mètres gagnés et trois mille vies perdues, les poux, les rats, la peur à se pisser dessus, l’absurdité de l’attente, le bonheur du courrier et de nouveau la boue, le silence avant les bombes et, bien pire encore, le silence après les bombes. Verdun, Douaumont, le Chemin des Dames. Il ira jusqu’aux Dardanelles. L’unique voyage à l’étranger de toute sa vie d’ouvrier agricole. Il s’en serait volontiers passé. Mais au moins en était-il sorti vivant.

Tout cela, et rien que cela, je le tiens de ma mère. Son père ne parlait jamais des quatre années passées loin de sa femme, elle aussi ouvrière agricole. Évoquer cette période devant lui vous exposait à une remarque immédiate, indiscutable. « Ça suffit ! C’est loin tout ça » .

Ce matin d’août 1965, il faisait très beau. Un ciel aussi bleu que celui tutoyant les falaises de Varengeville. Mon grand-père me prit la main et me dit, avec la brièveté qui caractérisait cet homme silencieux : « Viens, je vais te montrer quelque chose. Mais faudra pas le dire hein ! Ce sera notre secret ! »

Partager un secret avec mon grand-père adoré, admiré, à sept ans. J’étais fier ! Oh non, je ne dirai rien. J'ai toujours su conserver les confidences en autant de secrets.

Il m’emmena au fond du jardin où étaient disposés quelques clapiers à lapins. Il ouvrit une des portes, écarta doucement le locataire et plongea la main sous la paille qui servait de litière. Après avoir tâtonné quelques secondes, il retira sa main…

« Tu viens ? »

Tu me rappelais que nous avions peu de temps. Paris t’attendait… Nous remontâmes l’allée du cimetière pour retrouver le parking, la voiture, la route… Je n’ai pas pensé te parler de mon grand-père et de ses lapins. Tu aimes pourtant tellement que je me raconte…

« Regarde… Sais-tu ce que c’est ? »

Mon grand-père tenait à la main une sorte de long couteau, rouillé avec deux anneaux aux deux extrémités de ce qui me sembla être une poignée. L’objet, inquiétant, mesurait une quarantaine de centimètres. Je ne savais pas ce que c’était.

Mon grand-père, devenu soudain très grave, me dit :

«On appelle ça une baïonnette. Quand j’étais soldat, pendant la guerre, on la mettait au bout du fusil. Et parfois, quand y’avait plus de cartouches à tirer, on se défendait avec. Mais ça je te raconterai pas. Quand la guerre a été finie, j’ai volé la baïonnette. Oh, pas pour la garder en souvenir ! Les souvenirs de cette guerre, j’en ai trop dans la tête ! Comme c’était la victoire, que tout le monde était heureux, j’ai raconté à mon lieutenant que je l’avais perdue. J’ai pas été puni. Mais je l’avais pas perdue ! Je l’avais glissée dans la grande poche de mon manteau et je l’ai ramenée avec moi ».

- Mais puisque tu ne voulais pas te souvenir, pourquoi est-elle là?

- Ah, ça, c’est une bonne question ! Elle est là parce que lorsque j’ai été démobilisé – ça veut dire que j’étais plus militaire; je redevenais un homme – je me suis juré de la montrer un jour à ceux qui viendront après pour que ça recommence jamais ! Tu vois, ce bout de fer, c’est la guerre ! C’est ça la guerre ! Un couteau au bout d’un fusil. Pour faire du mal. À des gens qu’ont rien demandé par d’autres gens qu’ont rien demandé non plus ! Je te le montre mais je ne te le donne pas. C’est pas un cadeau à faire à un enfant ! Tiens, remets-la dans le fond du clapier ».

J’ai délicatement posé l’objet près du lapin. Mon grand-père a recouvert sa baïonnette de paille, a refermé la porte et m’a emmené voir le colombier où roucoulaient des couples d’oiseaux amoureux. Je n’ai plus jamais entendu parler de cette arme et ne l'ai jamais revue. 

Le « Père Maurice », comme l’appelait tout le village, n’a jamais assisté à aucun défilé du 14 juillet ni à aucune cérémonie du 11 novembre. Il pleurait ses camarades « morts pour la France » tous les jours, en silence, dans le secret de sa mémoire, dans son « Chemin des Dames ».

La route défilait. Elle aussi. C’était un moment heureux, dans le soleil de juin. Tu passais d’une chanson à l’autre. Dans les champs commençaient à poindre les coquelicots. Ceux que les soldats de 1914, ceux que mon grand-père a vus en partant combattre l’ennemi. En pantalon rouge !

1914-1918. Mais il y eut 1939-1945. 1940. La débâcle. L’exode. À nouveau les Allemands. Et cette fois triomphants. Le Père Maurice a dû endurer ça. Avec lui, tous ceux qui avaient connu l’enfer vingt-cinq ans seulement avant.

1940. La maison de mon grand-père servira de logement à un capitaine allemand. Avec le « Père Maurice », il était mal tombé. Il lui rejouera "Le silence de la mer" de Vercors. Pas un mot pendant environ quarante-huit mois !

À son départ, ce capitaine viendra saluer mon grand-père :

« Je sais que vous avez été un soldat de la Grande Guerre. Je comprends votre silence. Vous êtes l'honneur de votre pays ». En français, presque sans accent.

Et un matin de 1962, un homme s’est présenté à la grille de la maison. C’était « lui ».  Mon grand-père lui a enfin parlé. J'étais présent C'était en août. Hélas, le « Père Maurice, un homme "rude", m'a dit :

« Laisse-nous. Nous devons parler entre grandes personnes ».

Je n'ai jamais su ce qu'ils s'étaient raconté. Peut-être lui a-t-il parlé d’une jeune fille que tout le monde voyait chaque jour enfourcher son vélo pour des « promenades ». La jeune fille avait quatorze ans. Elle assurait des missions de liaison entre des groupes appartenant à son réseau. C’était ma mère.

Ce capitaine appartenait à la Wermacht. Ce n'était pas un SS, ni même un nazi. Comme l'officier allemand de Vercors, il récitait des poèmes français du premier au dernier vers. Il était l’ennemi imposé par l’Histoire.

Lorsqu’ils sont sortis de la pièce qu’ils occupaient pour se dire ce qu’ils avaient à se dire, leurs yeux brillaient, humides.

Mon grand-père est mort, un hiver de 1970. Loin de moi.

J’ai la guerre et le militarisme en horreur. Mon enfance et mon adolescence furent « bercées » par des récits de guerre d’Algérie. Par ces photographies découvertes dans Paris-Match. Les soldats américains épuisés dans les rizières du Viet Nam, pupilles dilatées par la consommation de haschich. Ces paysans, la terreur dans le regard. Les bombardements depuis les B-52 et les tapis de bombes au napalm. Et puis, en 1972, à Tran Bang, une petite fille courant nue, brûlée, hurlante, les bras écartés du corps car elle ne peut supporter le contact avec sa peau. La photo, prise par Nick Ut Cong Huynh, photographe de l'agence Associated Press, fera le tour du monde. Je n’ai jamais pu oublier Kim Phuc, sauvée après dix-sept opérations et quatorze mois d’hôpital. Elle deviendra Ambassadrice de Bonne Volonté (Goodwill Ambassador) de l'UNESCO en 1997.

Dans la voiture, j’aurais aimé te faire écouter Jimmy Hendrix, Bob Dylan ou Joan Baez. Ou La Chanson de Craonne.

Mais j’aurais fait disparaître ton sourire. Les guerres ont fait et font encore assez de mal comme ça. Syrie, Libye. Tragédie en Méditerranée. Réfugiés que même la France hésite à accueillir. Je n’oublierai jamais l’Aquarius et son « Odyssée ».

Lorsque mon grand-père a retrouvé ma grand-mère, quelques jours après l’armistice, sur un quai de gare, il l’a embrassée bien sûr. Puis il a eu ces mots :

« Allez, on rentre. Il doit y avoir de l’ouvrage »

C’est tout…

Il reprit le chemin avec sa dame…

Tu souriais et chantais... Il faisait si beau...

Christophe Chartreux

 

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