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Vivement l'Ecole!

Laïcité à l’école, la séparation de la théorie et de la pratique...

8 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Laïcité

Laïcité à l’école, la séparation de la théorie et de la pratique...

Face à des élèves qui essaient parfois de tester les limites, les professeurs, souvent isolés, s’adaptent pour faire comprendre et respecter les principes laïques.

Une fois de plus, grosse pression pour les professeurs. L’assassinat de Samuel Paty à la suite d’un cours sur la laïcité où il avait montré des caricatures de Mahomet a été pour eux un choc, mettant en évidence les difficultés à transmettre et à défendre les valeurs de la République. Comment trouver les mots justes en cette rentrée reconfinée qui débutera par une minute de silence en mémoire de leur collègue décapité ? Parler de laïcité à l’école ? Nombreux sont ceux qui manifestent un sentiment de solitude ou d’abandon lorsqu’ils font face à des cas difficiles.

Le temps manque

Pour mieux cerner ces difficultés, l’équipe de recherches Redisco (religions, discriminations et racisme en milieu scolaire) enquête depuis cinq ans dans les collèges et lycées. «Après les attentats de 2015, on a assisté à une mise en cause de l’école. Elle n’aurait pas fait son travail de transmission des valeurs républicaines, et aurait même contribué à fabriquer des terroristes. Nous sommes allés voir sur le terrain ce qu’il en était», explique Françoise Lantheaume, directrice de la recherche Redisco. Déployés dans 96 établissements et sept académies, les chercheurs totalisent à ce jour près de 1 000 entretiens et observations de terrain. Ils ne demandent pas aux professeurs de dire ce qu’ils pensent de la laïcité en général, mais de raconter les cas concrets qui se présentent. Au total, ils ont relevé plus de 900 situations dans lesquelles intervient un conflit ou un débat ouvert autour de la laïcité. «Les cas de radicalisation dont les enseignants ont témoigné se comptent sur les doigts de la main. Nous avons au contraire trouvé de nombreuses situations ordinaires. Nous avons également constaté que dans l’immense majorité des cas, les enseignants trouvent des réponses lorsque la laïcité est mise à l’épreuve», décrit Lantheaume.

Mais «ordinaire» ne veut pas dire facile : élèves qui lancent inopinément un débat sur les religions, collégiennes qui refusent de noter un cours sur la reproduction, d’autres qui viennent en cours avec des vêtements assimilables à des habits de prière musulmans, jeune de 6e qui vient drapé d’un drapeau israélien parce qu’il a été choqué quelques jours plus tôt par le keffieh que portait un camarade comme un «accessoire de mode»… Les situations sont diverses, et la capacité d’adaptation des enseignants et personnels de vie scolaire est mise à rude épreuve. Pour y faire face, les ressources pédagogiques sont nombreuses, à commencer par la charte de la laïcité créée en 2013 par le ministère de l’Education nationale, mais elles nécessitent d’être discutées entre collègues et adaptées aux situations particulières qu’ils rencontrent. Or, le temps manque souvent aux enseignants pour travailler en commun. Les formations sur la laïcité existent, mais elles ne tiennent pas assez compte des cas concrets.

Surtout, la facilité à gérer les situations varie d’un enseignant à l’autre. La matière enseignée est un facteur discriminant : puisque l’histoire-géo ou la philo intègrent des questions liées à la laïcité, les professeurs de ces disciplines sont mieux formés et donc souvent sollicités par leurs collègues. L’ancienneté est déterminante aussi. Les professeurs expérimentés et connus des élèves ont une meilleure capacité à cadrer les débats. Ils vont parfois jusqu’à faire preuve d’humour lorsqu’ils relatent les miracles exposés dans les textes sacrés, voire contourner leur devoir de neutralité en interprétant des textes religieux. Un professeur d’EPS explique ainsi à ses élèves musulmans que «[s’]ils ne courent pas pendant le ramadan, ils cassent le ramadan, parce qu’ils évitent les difficultés, alors que Mahomet, lui, il s’est battu pendant le ramadan», témoigne-t-il auprès de la chercheuse Charlène Ménard. Pour les jeunes enseignants, la marge de manœuvre est plus réduite, d’autant que les élèves savent que la laïcité est un sujet sensible qu’ils peuvent utiliser pour les tester. Un professeur de musique nouvellement arrivé dans un collège en fait les frais en proposant de parler de la mémoire coloniale aux Etats-Unis à travers un chant gospel. «Il y avait pas mal d’élèves qui me disaient "Ouais, nous, on veut pas chanter ça ! Ça parle de religion, je vois pas pourquoi on apprend ça au collège" !», témoigne-t-il auprès de la chercheuse. «C’est typiquement une action de provocation visant un jeune professeur qui ne s’y attendait pas. Après avoir pris conseil auprès d’un collègue, il a maintenu son cours, et a eu peu de difficultés par la suite», analyse Ménard.

L’islam est la religion la plus représentée parmi les cas recensés par Redisco, ce qui s’explique notamment par le faible nombre d’établissements privés musulmans : les enfants de familles très pratiquantes fréquentent donc l’école publique, là où juifs ou catholiques vont dans le privé. En revanche, d’une religion à l’autre, les demandes ou les contestations relèvent globalement des mêmes motifs. «Elles portent sur les menus, les horaires des cours, etc.», dit Ménard, qui relève dans sa thèse des cas classiques de classes peu remplies lors de fêtes religieuses juives ou musulmanes. Difficile pour les enseignants de faire le tri entre les situations qui autorisent souplesse ou tolérance, les alertes sérieuses, les provocations liées à l’adolescence, la simple tentative de perdre du temps de cours grâce à un débat houleux sans oublier les maladresses liées à l’ignorance. «Les élèves posent beaucoup de questions et disent parfois des bêtises en matière de religions ou de laïcité, comme pour d’autres contenus d’enseignement. Il ne faut pas considérer que c’est anormal. Au contraire, l’école est là pour les corriger, et pour enseigner ce que c’est que la laïcité», estime Lantheaume.

Les règles ne sont pas claires

Aussi les professeurs font-ils preuve de prudence, préférant la pédagogie et le débat à la sanction. Pour éviter dérapages ou situations conflictuelles, ils ne parlent pas de laïcité en début d’année, laissent une question sans réponse jusqu’à une séquence ultérieure bien préparée, ou organisent des projets pluridisciplinaires avec d’autres enseignants ou des intervenants extérieurs. Quant aux cas individuels, ils ne sont pas traités à travers le seul prisme de la laïcité. «Les enseignants constatent souvent que les élèves qui manifestent de façon inappropriée leur appartenance à une religion sont en difficulté scolaire et cherchent une valorisation à travers ces discours», explique Lantheaume. Sa collègue Ménard parle de «laïcité à la carte», au sens où les professeurs adaptent la règle au cas par cas, en fonction de l’attitude de l’élève, du contexte familial et des enjeux éducatifs. «Leur priorité, c’est de transmettre des connaissances aux élèves. Ils préfèrent donc les avoir en cours avec eux», résume la chercheuse, exemples à l’appui. Comme ce prof de maths qui accepte qu’un élève juif ne touche pas à l’ordinateur nécessaire à un exercice dans un cours du vendredi soir, alors que shabbat a débuté. Motif : l’élève l’a prévenu et vient assister au cour

A l’inverse, un professeur d’histoire-géo regrette d’avoir dû renvoyer une élève musulmane insistant pour porter son voile sur le trajet entre le collège et la bibliothèque lors d’une sortie scolaire. «On l’a remontée au collège, on a appelé les parents, elle est rentrée chez elle. […]. Et du coup, elle n’est pas allée au truc ! Ouais, mais quelque part, elle a gagné !» confie-t-il un peu amer lors de l’enquête, persuadé qu’elle aurait quitté le voile dans la bibliothèque s’il avait fermé les yeux durant le trajet. Ces situations sont d’autant plus difficiles à appréhender que les règles ne sont pas claires. Jusqu’où appliquer la laïcité en voyage scolaire ? Souvent, les enseignants intègrent une marge de souplesse en tolérant le port du voile le soir et dans les chambres.

Faut-il des cadres plus stricts ? «Les enseignants sont demandeurs de règles nationales, et, en même temps, ils font l’expérience que plus elles sont rigides, plus elles risquent de les priver de ces marges de manœuvre indispensables», tempère Lantheaume. L’équipe Redisco pointe plutôt l’importance de l’organisation du travail, des moyens et du temps nécessaires aux enseignants pour construire des réponses adaptées ou parler collectivement des difficultés qu’ils rencontrent. Mais elle souligne aussi que l’école ne peut pas tout. «Les enseignants se heurtent à la contradiction entre les principes qu’ils enseignent et la pratique : comment parler de liberté et d’égalité d’accès aux emplois quand des élèves de milieux populaires ont déjà intégré que ce n’était pas le cas ?» demande Ménard.

Thibaut Sardier

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